Iphigénie en Tauride (Gluck). Mercredi 29 septembre 2021, opéra de Paris (Garnier), reprise d’une mise en scène de Krzysztof Warlikowski datant de 2006, sa première mise en scène d’opéra. Cette Iphigénie est donc patrimoniale, un classique.
Le metteur en scène a situé le drame à l’époque moderne, dans une maison de retraite ; des infirmières, mais surtout des vieilles dames, s’agitent et dansent et on comprend qu’Iphigénie est l’une d’entre elles, qu’elle se souvient. A partir de ça, la mise en scène laisse faire et laisse chanter : se souvenir, ça met le drame au passé, Iphigénie connaît sa culpabilité, elle chante une malédiction qui la hante : c’est, tout au long, l’effroi des coupables, leurs remords, quand ils connaissent l’issue des choix que le destin leur a imposé. C’est très prenant, constamment : Iphigénie implore Diane et les dieux, ou la patrie, ou son père : elle connait le chagrin qui ne va pas manquer de venir (pour nous), qui est venu (elle le sait). C’est l’effroi des coupables, de qui l’on exige qu’ils versent encore et encore du sang. Tara Erraught chante une Iphigénie oppressée mais sans colère, ralentie par le remord ; la direction musicale, dans ces parties-là, est très sobre, comme atténuée, en accord impeccable avec le propos.
C’est l’histoire des Atrides : normal que ça finisse dans un EHPAD, ces affaires de famille qui tournent mal. Iphigénie est vierge, exilée en Tauride ; c’est maintenant une prêtresse tenue de sacrifier tous les étrangers débarqués. Arrivent Oreste et Pylade. Iphigénie va finalement refuser le sacrifice d’Oreste (elle l’a reconnu, c’est son frère) : elle s’humanise, chante pour elle et nous ; elle représente notre destin, qui peut échapper aux dieux de la vengeance. Il suffit de chanter, et d’épargner Oreste (’le calme rentre dans mon ceur’, très beau moment,émouvant, bien dirigé, très précis et net). Sur la photo présentée ici (plateau rouge sang) Pylade et Oreste, les deux amis, se disputent pour savoir qui va repartir en Grèce, et échapper ainsi à la mort ; chacun veut épargner l’autre. L’amitié guerrière des deux jeunes grecs est très bien rendue, chantée avec tendresse et douceur. Contraste avec les soudards de l’arrière plan. Beaux violons, lenteur. Et cependant Iphigénie doit choisir ; à l’acte IV, ‘mon âme se déchire’, puis silence et reprise de violons, pas de chant : superbe de retenue. Et par un effet d’opposition, ce passage (’encore du sang…’) martial, souligné de roulements discrets de caisse claire.
De la même manière, plus tôt, même lamento magnifique (‘Ô malheureuse Iphigénie’ et ’je n’ai plus de parents’) et gémissements plaintifs. Et que l’héroïne grecque soit ce soir-là incarnée dans une chanteuse rondelette, aussi loin de la ‘statuaire grecque’ que possible, humaine si humaine, rajoute au charme de son rôle : Iphigénie a retrouvé une forme de dignité humaine, après la victoire de Pylade revenu abattre le tyran. Et, à cette vue, on retrouve tous cette dignité que confère la liberté reconquise, la fin de la malédiction.