Tant pis si c’est long…

hop du balaiEt hop, du balai, c’est la devise de ce site nouveau, voici pourquoi. Je vais expliquer ça, et on verra bien si, à la fin, ça me représente, si ça marque bien mon travail.

Hop, du balai, ça me vient de Queneau, chez qui je me réfugie souvent pour y retrouver une compagnie de voyants farfelus, des fakirs, des tireuses de cartes et des extra lucides, très nombreux chez lui. Compagnie qui ouvre à celle des sages, des savants et des maîtres du temps, tous ces personnages teneurs de cadran et dompteurs d’horloges, que je répertorie avec tendresse puisque je me sens un des leurs, comme eux » couché sur le dos, essayant […] de découvrir la différence qu’il y a entre penser à rien les yeux fermés et dormir sans rêve ». Ça me convient plutôt, le sérieux de ce programme contemplatif et à tous ceux-là j’envie leur instrument ridicule et omniprésent, qui me semblait être le balai. Le balai ? Nous y voilà.

Oui, le balai. J’en compte partout, des balais et des plumeaux, dans les romans de Queneau, dans ses  poèmes et son Journal, pour conclure benoitement que le sage, chez Queneau, est ainsi équipé, et c’est à ça qu’on le reconnaît, à son balai. A ce titre, la grande épopée de cet instrument philosophique et liquidateur, mais prosaïque, me semble être le Dimanche de la Vie (1952), où un héros ordinaire et détaché, Valentin Brû, balaye sa caserne, balaye sa boutique, quitte sa caserne, ruine sa boutique, se fait voyant et travesti (travesti en voyante, comme tous les poètes/d’operette), manque d’accéder à la sainteté, rate le commencement d’une religion nouvelle et finit par reprendre en rigolant son train de soldat. C’est le roman de la vacuité, entre deux guerres, de même que Pierrot mon ami ( 1942 ) est le roman de la vacance, entre deux boulots, entre deux monde qui s’opposent (fête foraine et histoire) qui se termine lui aussi par un grand ménage régénérant. Et hop, du balai, c’était devenu pour moi une devise très séduisante, illustrée par le beau portrait photographique de Queneau en jeune soldat du 3e zouave, hilare avec son balai dans la cour de sa caserne de Constantine, hilare et réfléchi, comme il apparaît souvent, la leçon de philosophie au coin de l’oeil. Parce que « c’est tout un art, de balayer » (Loin des tropiques), sentence pas si anodine que ça, qui masque mal la gravité de scènes très émouvantes du Journal, traitant du même sujet mais le passant à la métaphysique. On est en 1940, c’est la débâcle militaire, l’effondrement moral et Queneau vit une crise spirituelle intense ; il ne rêve que d’humilité et d’ascèse ; il prie pour ces truffions débandés, péteurs et roteurs, rendus féroces par leur système D et dont il faut évacuer les déjections. Queneau se porte volontaire : sans rien dire et patiemment, il ramasse la merde de ces malheureux et fait de son balai l’instrument nécessaire à son salut. C’est son rachat à lui, qui dira plus tard,  » j’ai toujours rêvé d’être balayeur ». Après ça, comment prendre à la légère les autres scènes de nettoyage, répétées ici ou là avec amusement et distance, réinventées pour faire sourire et réfléchir ?  Comment ne pas voir que le balayage de Valentin prépare son ascèse et accompagne son désir de sainteté, et hop du balai, avec méthode et souplesse, avec bienveillance et humour. Astolphe, dans Les enfants du Limon (1938) où le chapitre CXII du livre sixième est consacré seulement au balayage, est un fils de famille, forcément désoeuvré, nul, modeux, riche. L’amour de sa nièce Noemi le sort de cet état de déliquescence : il se lance dans une activité de chiffonnier et recycle vieux papiers et vieux chiffons. Industriel nouveau, il débute son activité par un très beau balayage du cabanon qui va abriter son usine ; la scène est très touchante, attentive, précise, belle page de description d’une chasse à la poussière et à l’ordure ancienne, accumulée et qui nous empêche de réaliser notre salut. Là encore, on voit que le balai c’est important, pour ces êtres à l’identité troublée, qui ne sont pas grand chose. Valentin et Saturnin, Pierrot, mes amis. Astolphe, mon frère entrepreneur.

J’aime beaucoup La recherche du temps perdu, c’est une affaire entendue, une littérature des greniers que j’apprécie, Swann, Rachel, Elstir, mais il n’y a pas assez de balai, ni de balayures, miettes et rognures. C’est tout de même un grave défaut. La remarque vaut pour mes autres favoris : Tchékov, Cortazar et Calvino. Mais Calet, ça roule, pour ‘les horizons rétrécis’…

Vous aurez compris : ce site est composé de poussières littéraires, rassemblées en passant le balai dans mon casernement à moi, trouvailles, bribes, fourbis, pour un naturalisme de clous tordus. Bricolages et appareillements (appelez ça des ‘jeux de mots’, pour la facilité) au galetas de la vie.

claude meunier

Derniers écrits

le préfet aux serins rouges

Le grand bâtiment de la préfecture de la Troume s’endormait. Le préfet, qui avait attendu toute la journée ce moment de calme et de sérénité, se cala dans son fauteuil de style et signa avec une lente…

Lire la suite »

Ginza Cosmetics, de Mikio Naruse

Samedi 22 avril 2026, vu à Lyon, au cinéma Le Comoedia, Ginza Cosmetics (1951), de Mikio Naruse. Séance de 11 heures, après une longue balade depuis Chabeuil (bus matinal, train, dérive piétonne lyonn…

Lire la suite »

Les violettes de la saint Joseph

J’ai pris cette photographie un mardi au café de la Poste de Chabeuil, jour de marché, le 19 février 2013. Du temps a passé qui m’autorise maintenant à rapporter les bribes de la conversation que tena…

Lire la suite »