Errance de bibliothèques. Comment on lit L’eau de poulpe de Bartolo Cattafi (Gyotaku).

pour Bastien Morin

Jeudi 5 février 2026, à Paris. Je veux finir mon travail sur Les gens d’en face, de Simenon, et retrouver la trace de l’illustrateur Becan, qui avait dessiné les jaquettes des premières éditions de 1933, chez Arthème Fayard. Becan est le pseudonyme de Bernhard Cahn, qui avait francisé son nom en Bernard Cahn ; le type, fin et élégant, d’un style original et léger, est très lancé dans ces années-là ; il est pourtant mort de chagrin, de faim et de solitude en janvier 1943, à Paris. Juif. Une encyclopédie numérique lui est rapidement consacrée ; elle indique qu’il est enterré au Père Lachaise ; je dois vérifier. Je passe un long moment à la conservation du cimetière en compagnie d’une employée de ce service, patiente et dévouée, qui tente de retrouver pour moi le nom de Becan dans les registres, pour connaître l’emplacement de sa tombe. Notre recherche est agréable ; on consulte des listes par date, et d’autres par nom (sous son vrai nom de Cahn ?), mais on ne trouve rien et ma chercheuse me renvoie finalement aux registres journaliers d’inhumation, cimetière par cimetière, dans toute la région parisienne, ça va être long, me dit-elle, pas moyen de faire autrement. Déçu bien sûr, me voilà avec un fantôme de plus, mélancolie de l’éffacement. Et je n’ai pas obtenu le renseignement qui aurait permis de conclure la notice que j’avais consacré l’an dernier aux Gens d’en face, à toute la tristesse et la dureté qu’on trouve autour de ce livre. 

Maussade, je flotte dans le bas du Père Lachaise, puis traîne dans le quartier et remonte lentement vers la rue Buzenval où je dois retrouver Bastien, pas revu depuis trop longtemps. Au passage, souvenir vague de la rue de la Plaine où le père d’Olivier s’était remarié, de quelques dîners plutôt tristes, calmes et distants où j’étais invité…sa belle-mère était veuve, je ne sais plus…il me semble qu’on se moquait, insolents. C’était par-là je crois, derrière la rue des Pyrénées, et je me demande pourquoi et comment je me souviens encore d’un supermarché INNO qui était dans le coin, et qu’est-ce qu’on allait bien y faire, des courses pour son père ? Ça m’étonnerait.  

A l’entrée de la rue Buzenval, surprise et bonne humeur au moment où je tombe sur Bastien, piéton qui pousse son vélo, courte casquette serrée, fine silhouette souriante, pas changée. Embrassade précipitée mais, dans l’étreinte, je casse mes lunettes, une branche qui pète, ça va me faire la journée (mais c’est une autre histoire). On déjeune au restaurant qu’il a choisi, Les pères populaires, bruyant et agité, bien dans l’esprit récent de ce quartier. 

Bastien a un charme infini, il est fluide et mobile, captivant (c’est à dite qu’il capte le monde avec aisance…) On s’apprécie ; on a tant à se dire ; on saute d’un sujet à l’autre. Il avait fait un beau livre à petit tirage, sur les traces, les traces que laissent les piétons quand ils marchent dans Paris (surtout dans Belleville, mais à Naples aussi…) après avoir mis le pied accidentellement dans une flaque de peinture, ça arrive et Bastien les collectionnait. Léger, fugace et passionnant, réalité de promenade et peinture de hasards ; j’avais divagué un texte qui accompagnait ce Sur l’Alphalte imprimé sur un fort carton noir qui figure bien le bitume. Maintenant, sûr de me plaire encore, il me montre le travail qui l’occupe : des estampes d’un réalisme simplissime : il encre des poulpes et tire sur papier leur empreinte de couleur. Les images sur son téléphone sont légères et colorées ; il les déroule et me raconte un récent voyage à Ithaque, où il a fait provision de croquis, d’empreintes et de photographies, devenues des estampes que les japonais appellent GYOTAKU, dont ils ont fait un art, petits poulpes ou plus grands ou poissons de toute sorte, encrés à peine pêchés, imprimés et reproduits. C’est d’une grâce délavée, qui fait de petites marines fragiles, recueillies dans des carnets de voyages maritimes, qu’on feuillette rapidement sur le téléphone de Bastien. Mais vite la conversation file ; il me parle de son prochain voyage au Japon, justement, où il transporte bientôt ses enfants et où il veut mieux comprendre ce Gyotaku et les encrages dont il est fait. En somme, on parle toujours de la même chose, de ces traces qu’il ne veut pas laisser passer, ces marques légères et fugitives. Il faut partir ; il est plein de rendez-vous ; il prend aimablement toute l’addition ; on finit de bavarder avec notre voisine, enjouée, qui écoutait la conversation d’une oreille. On sort ; en repartant, le jeune lunetier du coin, trop chic, ne veut pas se charger de la réparation de mes lunettes, qui vont rester tristement bancales tout le reste de mon temps parisien. 

Quelques semaines après mon retour à Chabeuil, ces histoires de poulpes sont remontées à la surface de mes carnets quand j’ai repris les notes de mon voyage parisien ; elles m’ont amené à un livre qui traîne depuis longtemps à mon chevet, que j’ouvre de temps en temps, d’un poète italien rare dans l’édition française, Bartolo Cattafi : Eau de poulpe, 55 poèmes siciliens (Editions NOUS, collection VIA). Petit livre lumineux, d’une édition bilingue, courts poèmes économes de moyens, qui peignent une Sicile aride et simple, marine et minérale, changeante et tragique. J’avais trouvé ça à Valence, dans une bonne librairie dont le rayon italien est bien étudié, et original. Achat de confiance, et hasard de lecture encore : le souvenir des poulpes de Bastien me ramenèrent à Cattafi, vers le poème Eau de poulpe, qui donne son titre à l’ouvrage, dont j’avais la couverture sous le nez depuis si longtemps. Je feuilletais ça à l’occasion, sans trop y toucher, des poèmes le plus souvent courts et vifs, simples et quotidiens, impeccables pour une lecture de chevet, réveil ou endormissement. Ça fait : Acqua di polpo. Conosci l’acqua di cottura/il polpo stinge/l’acqua diventa scura/vorei dirti que quel perfido caffè/sugo-era alungato-/della mia anima nera. 

Traduction (l’ouvrage est très agréablement bilingue, agréable, clairement aéré) : Eau de poulpe. Tu connais l’eau de cuisson/le poulpe déteint/l’eau devient sombre/je voudrais te dire que ce perfide café/était jus-allongé-/de mon âme noire. Le recueil est plein de barques et de poissons, d’embarcadères, de moules et de rougets, parfaitement prosaïques.

J’avais bu cette eau de poulpe, je m’en souviens. C’était à Naples où je cherchais des articles d’occasion (on disait des piges, et ça payait mes voyages) pour le Figaro de l’époque, encore potable. C’était l’hiver autour d’un brasero installé entre les voitures d’un parking du Borgo di Santa Lucia, quartier des pêcheurs qui leur a donné son nom, les luciani, tout près du San Carlo et du palais royal. C’était l’hiver, près de Noel ; on servait pour se réchauffer de petits verres d’une eau noire, une soupe légère où trempaient des polpitos minuscules ; on buvait d’un coup et d’un brusque coup de gorge, on s’envoyait pour finir le petit poulpe chaud, qu’il fallait croquer sans se brûler ; Cattafi compare ce coup de fouet à un café, ‘perfide’ dit-il ; il a raison, je me souviens que c’était rapide et revigorant, ça ouvrait la soirée ; on ne traînait pas sur le parking, on remontait en ville vers un peu de lumière. Je consulte maintenant un guide de voyages qui prévient que les luciani ont disparu et que leur quartier enfui a laissé la place à des cafés à la mode et à des galeries d’art. 

J’avais bu cette encre sombre, et ça m’attachait maintenant à l’âme noire de Cattafi, de traces en traces dans mes souvenirs, depuis les estampes de Bastien, jusqu’aux polpitos des temps délavés. 

Les Goytaku de Bastien Morin, sur son site : 

hop du balai