…et je ne savais pas que j’eusse des chimères (Les femmes savantes)…

Les femmes savantes, à La Comédie de Saint Étienne, le mardi 20 janvier 2026, avec Anna. A la mi-journée, dérive, longue et fatigante depuis la gare jusqu’au théâtre, où je retire nos deux places. Paysage de rocade, d’espaces dégagés, de stades et de mauvais trottoirs, trams, bus etc…. Ce n’est pas fait pour piétonner longtemps mais ça va, beau temps boueux, et profite au moins d’une ville sans ville, large et aérienne, dégagée. Puis je pousse jusqu’au musée d’art moderne, plus loin. Devant la porte, on m’indique que c’est fermé le mardi ; me serais bien reposé un peu ; je prends le tram retour, jusqu’au centre ville. J’ai deux heures à tuer : une grande librairie, sans achats, et deux bistrots et lecture distraite du texte de la pièce, pour passer le temps. J’ai trouvé hier dans notre bibliothèque un exemplaire, celui de Jenny, des nouveaux classiques Larousse, qui servait d’ordinaire à nos études lycéennes ; on s’est amusé à retrouver les petites notes au crayon, propres et discrètes que Jenny y avait porté. Exemple à l’acte II scène 7, où Philaminte, qui veut virer la servante Martine à cause de ses fautes de français, dit : ‘par un barbare amas de vices d’oraison/de mots estropiés, cousus par intervalles’. Jenny, qui venait d’arriver en France et lançait ses études sans parler le français, avait souligné ‘estropiés’ et porté la traduction en marge : ‘crippled’. Je monte au théâtre en tram et Anna, qui sort du boulot, me rejoint en face de La Comédie (rapide salade et bières blondes à la brasserie Ninkasi, pas loin) et on examine ces notes de sa mère lycéenne ; on trouve aussi un petit portrait à l’encre, très léger, dans les marges du monologue de Clitandre (‘…son Monsieur Trissotin me chagrine, m’assomme…’). Anna est amusée, touchée par ces traces de sa mère studieuse et appliquée, retrouvées dans un pauvre petit livre de notre bibliothèque des Marceaux. Revoir sans cesse, voir encore, relire et se souvenir : les classiques sont faits comme ça, de nos souvenirs et de ces citations fameuses, approximatives le plus souvent et ce n’est pas forcément l’école qui nous les a présentées ou qui les accrochées à notre barda. Je raconte à Anna qu’il n’y a pas si longtemps, je devais retrouver l’ami Olivier qu’elle connait bien dans un café au métro Saint Paul, à Paris. Terrasse étroite du café Les chimères, et donc, dans les embrassades de son arrivée, Olivier avait murmuré sur mon épaule : ‘chimères est fort bon…et je ne savais pas que j’eusse des chimères…’ Sans insister, allusion à ses tout débuts au théâtre, encore amateur, empilant les scènes d’école au fond du XIIe arrondissement…notre jeunesse, comme on dit, familièrement moliérée au creux de l’oreille. La conversation avec Anna allait se passer à ça, tout au long de la soirée, à ce genre d’explications évasives, qui parlent d’une fréquentation distante et peu assurée des classiques désormais révolue et désuète (peut-être). Anna est dans sa trentaine tardive ; jeune fille très peu scolaire, puis jeune femme active, elle ne se souvient que faiblement de Molière, et pas des Femmes savantes, pas de Trissotin, pas d’’honnête homme’ et Clitandre ne lui dit rien. Mais quand je lui dis qu’elle n’est pas beaucoup plus vieille qu’Henriette et Armande et qu’il ne faut pas se moquer trop de leur envie d’apprendre, qui est un désir de liberté, alors elle promet de tendre l’oreille ; ça l’intéresse. 

Du monde, jeune, salle pleine. La distribution est prise par l’école de La Comédie : la salle est faite de leur ami.es, qui collent à la jeunesse des interprètes. Leur jeu est clair, frais, sans apprêt : le public est de la même eau : il suit. Ça donne une pièce rapide, sans ennui et sans lourdeur d’enseignement, mais très bien comprise par la salle. Trissotin est déjoué sans trucs ni malice, ni grande préparation ; on n’est pas obligé d’y croire, et c’est tant mieux. Pas de thèse de la libération : Henriette, Armande et Philaminte ne se font pas ‘savantes’ pour s’émanciper mais par un vif désir d’apprendre, plus spontané, plus léger. Mais rien, dans la mise en scène, ni dans les décors (classique grand siècle), ni dans les costumes (jabots etc…) ne permet de décoller de l’époque, de moderniser le propos : ces Femmes savantes sont de leur époque, et Anna ne peut faire cause commune avec elles. Pas touchée, pas concernée, c’est ce qu’elle me dit dans la courte conversation dans sa petite voiture du retour. 

Couchés sans bruit pour ne déranger personne, moi sur le coin de canapé où j’ai mes habitudes. Lendemain : café tous les deux en silence sur le comptoir de leur cuisine, et départ matinal pour Valence, où m’attend une réunion aux Œuvres Laïques. Fissa donc, mais train tapé d’une heure de retard à la gare de Saint Rambert d’Albon. Scrogneugneu et recherche d’un chargeur téléphonique, pour prévenir de la catastrophe ; ce qui conduit à l’heureux hasard de la rencontre avec Hélène, tout près, dans le même wagon. Ça tombe bien, elle était en chemin vers la même réunion compromise. Elle s’occupe des politiques liées au cinéma chez nos laïcs ; on arrange donc le coup et s’ensuit une bonne et sympathique conversation. En somme, de la jeunesse tout au long, soirée comme voyage, commerce à quoi je suis très sensible maintenant. 

(Rédaction en mai 2026, après échanges amusés et vérificatoires avec Anna)

hop du balai