Le coq d'or

Le Coq d’or, de Rimski-Korsakov

Le Coq d’or, de Rimski-Korsakov à l’Opéra de Lyon, le vendredi 28 mai 2021. [Soulagement après le long confinement]

C’est un tsar ridicule et bouffon, empêtré et sans doute impuissant qui  ne quitte pas la scène et nous accable de son allure pataude, de ses sous-vêtements sales et mal ajustés  ; il est gras, il danse mal, il chante mal (toujours ce paradoxe difficile, quand une belle voix de basse, majestueuse, doit exprimer la faiblesse et le désordre)(d’autant que, symétriquement, la reine de Chemakha, très belle et enjoleuse, séduit par sa voix le tsar Dodon ET le spectateur). On est à la cour du tsar mais l’action est située non pas dans un palais, mais sur une lande déserte (belle image) avec un unique arbre, mort, à quoi les Tsarevith finiront pendus par les pieds. Pas une farce de palais, mais une fable de guerre, dans un décor de bataille.

Le Coq d’or a été composé par Rimski-Korsakov au début du XXe siècle, quand les répressions de Nicolas II pesaient sur les tentatives de libéralisation de la société russe : la bouffonnerie sanglante qu’on nous présente est la sienne. Mais le spectacle est lancé par un astrologue (’magicien je dois à l’art de la mystique le pouvoir d’insuffler une existence à des corps sans consistance’) qui présente le tout comme une fantaisie, rien à voir avec la cour de Nicolas, un rêve ou un cauchemar. La mise en scène rend bien ça, et les costumes de la cour/le choeur) sont cauchemardesques et loufoques, colorés, difformes. Les guerriers de Dodon sont heureusement figurés par des chevaux à grosse tête noire (des jouets sinistres) et jarretières.

Le magicien offre à Dodon un coq d’or, qui doit le prévenir en chantant quand l’ennemi, massé aux frontières, menacera le royaume. La partition du coq, son chant se fera entendre dès l’ouverture, dans des aigus discordants. Le chant est tantôt rassurant (’dors tout ton soul’) tantôt inquiétant (’sois sur tes gardes’ ) du coq d’or agite et perturbe toutes les scènes : il représente sans doute la réalité, le monde extérieur, sur quoi butte l’imbécillité de la cour. Très beau : le coq est chanté par une soprano depuis la coulisse, ce qui domine et enveloppe les autres personnages et crée une étrangeté supplémentaire, belle et angoissante.

La reine de Chemakha est une orientale ; son chant au soleil (très beau moment, simple et sûr) semble le seul point fixe de la pièce, quand le reste des personnages est saccagé par le ridicule et le grotesque. La mise en scène, très agitée, manque de rythme dans les nombreux déplacements du choeur et permet mal d’isoler le chant de la reine ; elle semble prise dans le délire d’ensemble, alors qu’elle seule domine son art et ses croyances, sûre de sa beauté et de son pouvoir sur les hommes.

Quand la reine de Chemakha prend tout à fait possession du Tsar, tout se dérègle : la foudre tombe, et le coq assassine le Tsar (grand macabre). Retour du magicien : ‘C’était la fin de ma fable/Son dénouement effroyable (…) Seuls la reine et moi, le mage/étaient de vrais personnages/les autres n’étaient pas vivants/Rêves, spectres, bref, du vent.’

hop du balai