Bonnard, pauvre boxeur

Vue récemment, une courte exposition consacrée à Pierre Bonnard à Grenoble, où j’ai retrouvé cet autoportrait en boxeur, déjà remarqué dans mon travail sur ce sujet : la boxe, quand elle sert de mise en scène aux artistes pour dire leur combat artistique contre…contre tout, contre leur vie, contre eux-mêmes, ou contre leur temps. Le plus souvent, cette bataille perdue d’avance donne lieu à un spectacle dérisoire où affleure la mélancolie et la tristesse. Mais surtout, Bonnard s’est toujours méfié non pas de la peinture, mais du tableau, ce piège, cette surface hostile qui attend, qui combat, qui piège et qui se venge, qui fait échouer les plus endurants. Ici, face à un miroir, un Bonnard vieilli lutte encore contre le tableau, et contre lui-même.

Bonnard a peint quatorze autoportraits dans sa vie, six entre 1899 et 1930 où on l’aperçoit en peintre, en jeune homme, en amant, dans des scènes d’amour ou de nature, sur le motif, avant ou après peindre, avant ou après l’amour. Puis huit entre 1930 et 1947, plus pathétiques et mélancoliques qui aboutissent à une mise à nu qui traduit de plus en plus ses difficultés à comprendre son métier de peintre, à saisir ce qu’il fait. Cette série s’accomplira dans le dénouement du Portrait devant la glace de 1940-45, présenté lui aussi dans l’exposition. Et comme Marthe devient peu à peu comme folle, qu’elle s’enferme et s’isole bientôt tout à fait, elle le laisse seul devant ses toiles, aux prises avec elles. Puis, elle meurt (au Cannet, en 1942) et, si l’idéalisme et la douceur des portraits féminins de jadis persiste cependant, les auto portraits -ici c’est frappant- sont marqués par la sincérité à l‘égard de lui-même, par la dureté dérisoire par laquelle Bonnard se figure sans concessions, timide et myope, maigre, pauvre boxeur rougi (la honte, ou la congestion ?) sous l’effort, poitrail étroit, poings serrés et garde ouverte, à la merci d’un mauvais coup en retour.

Ce tableau de petit format est intitulé Le Boxeur (portrait de l’artiste) ; il est daté de 1931. Le catalogue nous dit qu’il a été réalisé au Cannet, face au miroir de la salle de bain, qu’on devine, ce miroir, à l’étroite bande bleue qui borde la toile, à droite. Cette bande de couleur incongrue ‘fait’ le cadre de la scène, comme partout chez Bonnard où portes, fenêtres, paravents et rambardes encadrent le sujet, éléments géométriques simples mais tranchants, éléments de dureté contraignante. Liquide et doré pour le fond, rectiligne et froid pour le cadre du miroir. Dans Nu dans un intérieur, daté de 1935, on trouvait déjà cette bande de bleu coupant, qui bordurait le tableau et le décor au fond jaune de papier peint.

Bonnard aimait les toiles à la géométrie complexe, les plans qui se recoupent, les lignes qui marquent des limites, qui découpent le tableau. Quand s’ajoute un miroir à cette architecture, le spectateur ne sait plus où il est, ni ce qu’il regarde, ni où il regarde, perdu dans un labyrinthe de portes et de chambranles, de plans qui égarent le spectateur. Avec un mystérieux paradoxe : le miroir ajoute à la profondeur de champ, mais interpose une surface, frontale, brutale, qui impose au peintre un traitement à plat, court, radical et sans épaisseur. L’intimité des salles de bain et le corps gracile de Marthe, contre la vision frontale et sans mystère de Bonnard, lui-même. Un combat sans issue dans le tableau, écrasé, réduit à un seul plan, sans ligne de fuite. Un combat perdu, on vous dit.

Ce boxeur décharné est ressemblant, très réaliste et conforme aux portraits photographiques de Bonnard à cet âge de 64 ans, frêle, fragile, tendu et crispé, mais ridicule. S’il se représente en athlète, il n’en a pas l’allure, ni le tempérament ; ce qui compte alors, dans cette invraisemblance, ce n’est pas tant l’anatomie que l’attitude, la saisie, le vif, le combat. Perdu d’avance, on le devine, tant l’homme a l’air fluet, au thorax étroit, aux maigres épaules.

Les yeux du boxeur sont estompés et enfoncés dans le visage, traités comme un prolongement des joues rougies. On retrouve cette manière d’effacement et d’atténuation dans le portrait qui suit, dans l’exposition, intitulé Autoportrait dans la glace du cabinet de toilette, et peint entre 1940 et 45. C’est la même cécité angoissée, tête à demi baissée et résignée, baignée d’ombre, mais le peintre a abandonné son combat et apparaît plus résigné encore. Combat contre la cécité qui gagne, contre cette passion périmée, qu’il ne pourra plus imposer : la peinture : Narcisse mort, aveugle, combattant, il est en train de perdre ses yeux, sombres, oubliés, enfoncés.

Depuis les années trente, Bonnard prend des notes et des croquis dans de petits agendas de poche (reproduit ici) ; il y consigne des idées de tableaux rapidement esquissées et de courtes listes de ses achats à faire. Mais toujours, il note le temps qu’il fait, sans qu’on comprenne bien ce que ça vient faire dans le tableau, ou avec le sujet du tableau projeté, ni son rendu final. Ici les quelques traits qui saisissent le boxeur, à la mine, sont précédés des notules météo : ‘pluie’ le 27 novembre [1931] et ‘couvert pluie’, la veille. Peut-être ces indications donnent-elles la couleur psychologique du tableau, son ambiance de vie, quelque chose d’objectif comme un relevé de température, mais où la météo du jour laisse passer un sentiment. Quant au crayonné du boxeur, il est des plus simples, et donne quelques volumes d’ombre, des contrastes de masque africain, sans yeux déjà. Ce qui compte plutôt, ce sont les muscles et le dessin de l’épaule. D’ailleurs ce qui a provoqué la prise de notes, qu’on voit dans l’agenda, c’est l’idée qui a fait le sujet : la posture est tourmentée et presque revendicative, mais éludée par l’épure.

Après la guerre on disait de Bonnard qu’il est un peintre de la joie, de la couleur éclatante, joie et couleur étant mêlées, après les années de grisaille et de privations de la guerre (y compris pour Bonnard et Marthe, coincés au Cannet, aux prises avec les difficultés du ravitaillement), dont le jaune solaire et irradiant devait nous guérir. Mais l’expo de Grenoble montrait au contraire un Bonnard exposé à la difficulté de vivre et aux tourments, non seulement de la peinture, mais aussi de la vie amoureuse et sentimentale : Marthe souffre, elle est malade, aux prises avec de grandes difficultés psychologiques. Elle se réfugie dans de longues séances de bains et ne quitte bientôt plus son cabinet de toilette, où Bonnard la saisit sans discontinuer. Avant de passer à ces auto-portraits, plus durs, devant le même miroir.

A la fin de sa vie, Bonnard est fidèle à Mallarmé, qu’il connait bien et qu’il relit souvent, dont l’oeuvre lui est familière. Ils ont en commun cet attachement à la figure du pitre-artiste et de l’histrion-poète, transfiguré et résumé ici en boxeur. Clowns et Pierrots, danseurs de corde : les poètes de la fin du XIXe siècle ont rebattu le sujet, lunaire, triste et en marge du spectacle bourgeois en train de bâtir son système de représentation. ‘Le pitre châtié’ de Mallarmé, a l’air d’illustrer le boxeur de Bonnard, de l’imager. Et peut-être en a-t-il inspiré le traitement : ‘Hilare or de cymbale à des poings irrité/Tout à coup le soleil frappe la nudité/Qui pure s’exhala de ma fraîcheur de nacre.’ Sartre avait bien vu tout ça, cet enchevêtrement de la lucidité et de la confrontation : ‘la société, la Nature, la faille, [Mallarmé] conteste tout, jusqu’au pauvre enfant pâle qu’il aperçoit dans la glace’. Pauvres enfants, pauvre Lélian, pauvre boxeur… La boxe a pris le relais, variant les effets, comme ici chez Bonnard, avec ce soleil brulant du jaune qui ‘frappe la nudité’.

Un film est sorti cet hiver (2034/24), décevant, intitulé Bonnard, Pierre et Marthe, une biographie du couple, filmée platement, mais plutôt joliment. Défaut : ça n’approfondit pas assez lemystère du peintre qui tente d’élucider la peinture, ça se concentre sur le sujet, la muse, la femme à reproduire, et à fixer sur la toile. Mais on y voit les tableaux en train de se faire, lefilm cadre les tableaux connus et les scènes à faire. C’est émouvant. On y voit aussi ces croquis que Bonnard prenait très rapidement dans ses agendas, ces notations minuscules agrémentées de relevés météo, dont on peut suivre la mise à l’épreuve dans l’atelier, sur la toile. Mais la lourdeur biographique empêche de bien voir.