Il n’y aura pas d’antenne-relais sur la Gontarde, dans le quartier paisible des cimetières, sur les hauteurs champêtres et promeneuses de Chabeuil. L’opérateur (SFR) qui restait en lice sur ce projet de construction recule, et s’en va voir ailleurs dans la commune. C’est qu’un arrêté de la préfète de la Région Auvergne-Rhône-Alpes a notablement changé la donne ; il est daté du 13 mars dernier et émane de la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) ; il ‘porte prescription et attribution d’un diagnostic d’archéologie préventive’ et arrête, dans son article 1 : ‘une opération de diagnostic archéologique est mise en œuvre préalablement à la réalisation du projet (situé) Lieu-dit Les Rampons (aka la Gontarde), section ZY, parcelle 1, réalisé par SFR’. La perspective de ce diagnostic, coûts et délais, a semble-t-il amené l’opérateur à renoncer à son implantation sur ce site. On détaille plus bas cet arrêté, très riche d’enseignements relatifs au passé de Chabeuil, archéologiques et historiques.
D’autre part, l’annonce publique que le collectif chabeuillois Nuisances-Antennes Chabeuil (NAC) avait fait paraître (29 avril) était plutôt affirmative, optimiste en tous cas ; elle précisait et confirmait les informations d’origine préfectorale. Et en ajoutait d’autres de provenance toute Communale, qu’on en juge : ‘les actions du collectif commencent à faire bouger les lignes de façon significative. Il semble que nous ayons été entendus. (…) Le maire de Chabeuil nous informe que : ‘Free doit réfléchir à un autre site d’implantation et aucune autorisation ne leur a été accordée sur la parcelle de la Gontarde pour une deuxième antenne’. Avant de donner une toute autre perspective au projet, toujours citant Alban Pano : ‘la Commune a engagé des négociations avec les opérateurs. Ces dernières les conduit à réfléchir à d’autres hypothèses d’implantations sur la commune.’
Confirmation tout à fait nette quelques jours plus tard dans un article du Dauphnié Libéré daté du 7 mai 2024, titré tout simplement : ‘il n’y aura pas d’antenne relais sur la colline de la Gontarde. Article dans lequel le maire de Chabeuil, Alban Pano confirme bien : ‘nous avons retiré la Déclaration Préalable de travaux (DP) concernant le projet d’antenne-relais porté par SFR au lieu-dit Les Rampons’.
Cette affaire agite Chabeuil depuis septembre 2023 et un vote unanime (gauche écologiste comprise) du Conseil municipal concédant une parcelle municipale à des opérateurs de téléphonie pour la construction de ces fameuses antennes. Du côté des cimetières, donc. Le Conseil Municipal chabeuillois dans son ensemble avait à cette occasion montré toutes ses limites, dans une délibération montée et discutée à la va-vite, entre un rapporteur bonasse et pas très regardant sur les arguments (‘on ne verra pas l’antenne du rond-point de la fusée)(‘on ne la verra pas, elle sera peinte en vert’) et une opposition (groupe Dragon) parfaitement grotesque se félicitant même du montant du loyer perçu par la Commune (des cacahouètes établies à 5000 €/an), sans parler d’écolos (groupe Trempil) dépassés par les événements, n’ayant visiblement pas travaillé leur sujet. L’ensemble votant sans moufter la concession d’une parcelle municipale à des opérateurs qui ont dû se pincer devant tant de bonne volonté complice. Le bien commun des chabeuillois bradé, comme à la parade.
Jusqu’à ce que le collectif NAC proteste vivement quand la déclaration préalable (DP) de travaux fut connue, en février dernier. Dès ce moment le projet change, assez vite : on passe à une seule antenne (30 mètres tout de même, sur un des points haut de la ville) et un seul opérateur, SFR, reste dans le projet, sur ce site tout au moins. Pétition, article de presse, banderoles, service Facebook efficace et offensif, présence nombreuse et remarquée au Conseil municipal du 28 mars : la mobilisation du collectif aboutit à un branle-bas dans Landernau et à un émoi certain dans les tuyaux du maire de Chabeuil, qui repart au charbon, bien forcé.
Jusqu’à ce que votre Bachass’Club favori publie la très belle lettre d’un archéologue amateur, précise et détaillée, datant de 1968 et tirée fort à propos des archives municipales. Dans cette lettre de haute tenue, tant civique que scientifique, Michel Rouveure signale la présence dans le secteur de ‘sépultures à incinération’ et spécifie qu’il a produit à leur sujet une ‘communication écrite à la circonscription Archéologiques Rhône-Alpes des Antiquités historiques’. Très solide document, dont se saisit alors Nuisances-Antennes Chabeuil, avant de le communiquer à l’Institut National de Recherches Archéologiques et Préventives (INRAP) dont la réaction auprès du collectif ne se fait pas attendre. L’Institut manifestant (en substance) un ‘gros intérêt scientifique pour le chantier…on arrive…le site est important pour l’histoire de Chabeuil’. Manquait plus qu’à motiver le fameux arrêté préfectoral, dont on parlait au début de cet article, ce qui fut fait sans attendre.
Cette réaction de l’IRAP avait été très rapide, quelques jours à peine après que l’Institut avait été informé. La position d’Alban Pano dans le Dauphiné Libéré du 7 mai (article cité) est à cet égard difficilement justifiée, quand il déclare : ‘la DRAC s’est manifesté très tardivement, après que nous ayons signé la DP. Nous n’avions pas connaissance des découvertes archéologiques faites sur un terrain voisin dans les années 60’. DRAC et INRAP? dès lors qu’ils ont été au courant du projet, ont aucontraire, réagit très vite.
Attardons-nous maintenant sur l’arrêté de la préfète de Région, qui intéresse au premier chef l’histoire de Chabeuil. Son article 4 précise en effet les objectifs scientifiques poursuivis par l’INRAP et situe très bien les enjeux : ‘ce projet s’étend sur une emprise de 4260 m2 (…) il est situé entre deux sites d’importance.’ Vient ensuite la citation du document Rouveure, enrichie visiblement par une documentation propre à l’INRAP : [le sauvetage de l’époque] a permis de relever le plan d’un ensemble funéraire composé d’au moins huit dépôts secondaires de résidus de crémation richement dotés en mobilier archéologique (gobelet d’Acco*, sigillées**, balsamaires en verre, bélier sculpté en tabletterie, monnaie en alliage cuivreux, urne, vases offrande, clouterie, macro-restes végétaux carbonisés.’) Bref, du sérieux, plus sérieux encore et plus précis semble-t-il que les attendus du courrier de Michel Rouveure en 1968. L’ensemble funéraire est daté ‘du 1er siècle après JC’.
Toujours dans son article 4, toujours au sujet des vestiges anciens, l’INRAP rejoint Michel Rouveure et propose d’associer le site concerné à un ‘habitat reconnu en 1940 dans l’ancienne propriété Duc où une pièce dotée d’un pavement mosaïqué en opus tessalatum *** avait été mis au jour.’ La perspective historique semble donc très intéressante, telle qu’elle pourrait être dégagée par ces fouilles, d’une portée plus large quant à l’étude de Chabeuil aux temps très anciens : ‘ensemble domanial ou plus conséquent, la question de la caractérisation de cet ensemble funéraire reste évidemment ouverte’. On comprend que le diagnostic envisagé intéresse tout l’arrière pays chabeuillois, qui mérite donc une étude approfondie.
D’autant que ce fameux article 4 n’en reste pas là : il élargit le site où a été repéré l’ensemble funéraire à une zone située au hameau du Monestier (sur les hauteurs, niveau passerelle nord, quand on monte route de Combovin à droite, à l’aplomb d’un transformateur) : ‘au niveau du hameau de Monestier, les sites du Prieuré et du cimetière médiéval de Saint Jean-Baptiste bordent la limite orientale du projet qui nous occupe’. Au total donc : ‘archéologiquement, ce secteur de Chabeuil est donc particulièrement sensible puisqu’il prend place entre deux sites dont les occupations renvoient d’une part au haut-Empire et d’autre part à la période médiévale.’
Bref, l’INRAP n’a pas dérangé la préfète de Région pour rien : il apparaît que le chabeuillois remonte à la plus haute antiquité, comme dirait le bon Vialatte. L’institut national prend l’affaire très au sérieux, et justifie une intervention par des motifs scientifiques très conséquents, susceptibles d’ouvrir de très belles et très profondes perspectives historiques pour Chabeuil. Pas vraiment l’endroit dont il convient de déranger l’ancestrale sérénité par un chantier d’antenne, dût-il favoriser la propagation d’une 5G inutile et autres ondinettes superfétatoires.
La préfète enquille ensuite dans son article 5 des ‘principes méthodologiques’ longs comme le bras, qui reviennent en somme à une série de contraintes sévères encadrant le projet de fouilles : sondages, plans, relevés, tests et autres rapports figurent dans une sorte de cahier des charges qui a de quoi rebuter les plus persévérants des téléphonistes. Et à la fin, on comprend bien que les coûts et les délais induits par les travaux de fouilles envisagés ont conduit SFR a étudier une autre implantation pour son antenne-relais. SFR, d’après le collectif qui a pêché la confirmation à la meilleure source, s’est semble-t-il maintenant tout à fait ‘détourné de cette parcelle.’ C’est bien ce qu’on disait tout à l’heure, citant le dernier communiqué du Collectif : la Commune a maintenant engagé des négociations avec les opérateurs, qui envisagent d’autres hypothèses d’implantations sur la commune.
Les très très vieux chabeuillois, enterrés-là depuis de longs siècles ont donc fini par obtenir raison : on va leur foutre une paix éternelle qu’ils ont bien mérité, et cette éternité va durer encore un peu. Ils se sont allongés-là depuis le Haut Empire, mis à l’abri des fantaisies polluantes des uns et des autres ; ils vont continuer de profiter de leur privilège de morts plus ou moins anciens, pour reposer en paix. D’une certaine manière, la cohorte nombreuse de nos morts empilés là-haut aura protégé Chabeuil des décisions d’élus par trop expéditifs et irréfléchis. Et ignorants.
Pour finir, dans cette affaire, une question subsiste : le jeudi 28 mars 2024, lors de la réunion du Conseil municipal de Chabeuil, le groupe d’opposition Le chemin des possibles a tenu à poser une question à propos de ces antennes. Cécile Trempil, après un aveu très honnête concernant son vote du 28 septembre (‘je me suis peut-être trompée’), évoquait un problématique ‘manque de concertation de la Commune’. Mais dans sa réponse Alban Pano a ignoré l’arrêté de la Région, pourtant daté du 13 mars, pourtant pris en main par ses services dès le 20 mars et qu’il connaissait donc parfaitement. Il ne l’a pas porté à l’information du Conseil Municipal et, a fortiori pas porté au débat pour éclairer celui-ci. Soit un manque total de respect pour la Représentation locale et, au delà, un manque de respect pour les chabeuillois, qui méritent mieux que des débats tronqués.
claude meunier
*Les gobelets dit « d’Acco » sont des gobelets en céramique à parois fines de forme Déchelette 57 à décor moulé, originellement produits au tournant du ier siècle de notre ère (époque augustéenne, 27 av. J.-C. – 14 apr. J.-C.) par l’atelier d’Aco, maître potier d’Italie du nord. Ils ont été abondamment imités par des ateliers de la région lyonnaise, de Gaule du centre et de Gaule du sud. (fiche wiki)
**La céramique sigillée, anciennement appelée poterie samienne, est une céramique fine destinée au service à table caractéristique de l’Antiquité romaine. Elle se caractérise par un vernis rouge grésé cuit en atmosphère oxydante, plus ou moins clair et par des décors en relief, moulés, imprimés ou rapportés. Certaines pièces portent des estampilles d’où elle tire son nom, sigillée venant de sigillum, le sceau. Ce type de poterie rencontra un très grand succès dans le monde méditerranéen à partir du règne d’Auguste.(fiche wiki)
*** L’opus tessellatum (du latin tessella, cube, dé à jouer) est la forme courante de mosaïque antique. Cette technique de mosaïque convient bien aux dessins géométriques et est notamment employée pour les motifs de remplissage ou les fonds. La propriété Duc mentionnée ici est située à quelques encablures du site concerné.