LE PETIT PETON DE LA VIERGE À L’ENFANT (Portrait d’un réactionnaire)

Voici venir Alfredo Pumpeldoo-Pumpeldoo, réactionnaire replet et amidonné, partisan tout à la fois des anciennes manières et de l’ordre nouveau qui étreint depuis peu le pays ; le voilà qui descend à pas mesurés de l’église du village. Il n’a pas pris le grand escalier, ce serait trop de risques, gare à ne pas glisser, un peu de tenue et puis il lui faut compter avec l’essoufflement affairé et inquiet d’un notable pour qui rien de va dans la marche du monde ; il a plutôt choisi le camino contournant, qui permet une descente d’allure plus assurée. 

Alfredo Pumpeldoo-Pumpeldoo pèse sur les hauts talons de chaussures à boucles qu’il expose avec complaisance aux regards des villageois ; il jette un regard de tendresse à sa chère Vierge à l’enfant, son petit pied nu qui dépasse du manteau finement drapé, sa couronne ah oui sa couronne notre chère couronne et l’enfant l’enfant l’enfant qui ouvre les bras en position d’orante, et qui est si touchant quand il remercie ainsi les villageois qui ont fait allégeance et qui se repentent.

L’hiver est doux, long  et humide, moisi et ce temps de pourriture convient à notre réactionnaire qui a besoin en toutes choses du bleu de cette moisissure enveloppante, du champignonnage d’opinion qui finit par tout recouvrir et que l’époque favorise. Dans le pays, un brouillard de peur s’était levé où pourraient prospérer leurs affaires, qu’il fallait entretenir ; c’était sa mission à lui et à son club de notables. 

Quand il passe devant la Vierge à l’enfant, Alfredo Pumpeldoo-Pumpeldoo songe  que c’est la même que celle du Puy, en Auvergne proche, de fonte pareille, pareil peton nu et débordant de la timidité pieuse de cette période (fin XIXe). Mais le bon Alfredo préfère la vierge de Bachasse, notre village, moins ramenarde, plus tendre et d’une échelle plus maternante et modeste. La Vierge à l’enfant a fait le goût d’Alfredo en cette matière d’érotique domestique : il aime en effet les femmes timides, ça l’émeut. Et puis, ce petit pied qui dépasse est troublant tout de même, pauvre, enfantin et joliment tourné et dépassant discrètement de l’ourlet du manteau de la vierge, pas comme le pied considérable de celle du Puy, cette balourdise, un pied de puissance et d’affirmation grossière, quel panard tout de même, épais et sans grâce. Il sourit : cette méditation comparative prépare ses remarques à ce sujet, quand il prendra son apéritif au club Désir d’Ordre [Dd’O] où il a ses habitudes, dans le bas de la rue de l’Eglise ; il se paiera leur fiole à ces fanatiques du Puy et moquera le gros panard de leur vierge de jésuites. 

Alfredo Pumpeldoo-Pumpeldoo aime le petit camino qui permet ce genre de détour par l’histoire de la réaction locale, ce moment de répit dans la marche en avant des libertés obscènes de la République. Pour l’heure, il apprécie que les vieux pères rédemptoristes aient laissé cette Vierge à l’enfant au temps jadis de la réaction catholique, quand il fallait racheter les fautes d’un régime sans dieu ; leur héritage le réconforte et apaise son cheminement, voilà c’est ça : le temps de la rédemption est arrivé, la résipiscence, après la folle liberté de ces derniers temps. Il marmonnait que la liberté, ça va bien comme ça, point trop n’en faut sinon la civilisation cède le pas, c’est inévitable, n’est ce pas ?…

Alfredo Pumpeldoo-Pumpeldoo portait au revers son insigne Dd’O, de même qu’il laissait paraître sa croix catholique en évidence par dessus sa cravate terne. Il disait à ce propos : ‘maintenant, j’ai décidé de montrer ma religion’. Il exhibait aussi un petit oriflamme émaillé, de l’autre côté de son col drapé, rappelant son fier patriotisme .

Alfredo Pumpeldoo-Pumpeldoo arrivait au club ; ils discuteraient encore une fois de ce grand remplacement qui les menaçait : si on n’agissait pas promptement, les femmes sortiraient de leur timidité de vierges et les mahométans prendraient la place, toute la place dans le pays très chrétien. Sans compter les hormosessuels qui se pousseraient du col. Et ça…

Mais Alfredo Pumpeldoo-Pumpeldoo et ses amis se consolaient :  un jeune bonapartiste s’était glissé à l’hôtel de ville à la faveur d’un dix-huit brumaire brouillon (pleon.). C’était pas des manières, mais bon on n’allait pas y regarder de si près : après tout le jeune homme aimait le drapeau et les odeurs de caserne ; il promettait surtout de recoller avec le temps de l’effort patriotique, c’était ça l’essentiel, qui plaisait à Alfredo et à ses amis et qui convenait à leur nostalgie. Alfredo allait retrouver ses amis du club Dd’O, la bonne société de Bachasse, respectueux notables et on allait voir comment il convenait de soutenir ce jeune homme. 

Alfredo Pumpeldoo-Pumpeldoo rajuste son col, brosse son revers à médailles, et entre : ’…salut, bande de fanatiques, salut mes frères…au travail…’

hop du balai