Journal de l’agonie de mon père, décembre 2007-mars 2008.

A partir de mes carnets, mise en forme janvier et février 2025.

Dimanche 2 décembre 2007. Pour savoir si ma mère descend chez nous à Chabeuil et pour organiser le reste des semaines à venir, pour répondre aux questions pratiques qu’on se posait ce matin (devrais-je rester ou pas à Paris, quand Jenny va-t-elle monter, etc ?..) je téléphone chez les parents. Téléphone depuis notre chambre : sonnerie longue, c’est habituel, mais plus long que d’ordinaire, ce qui provoque vite une légère inquiétude. Quand ça décroche, je n’entends que des halètements, très prononcés, réguliers, et rien d’autre, pas un mot ; je comprends que c’est mon père ; c’est ridicule, j’en souris, et j’attends qu’il reprenne son souffle : cette très vieille manière de se plaindre, théâtrale, sans parler. Je ne dis rien j’attends, ça halète ; et il raccroche ! Jenny est à côté de moi, rangeant des bricoles dans la chambre.

Je dis : c’est incroyable, à mi-chemin de colère et de rire, devant la démonstration. C’est pas possible, tu te rends compte ?

Je rappelle. Halètements encore. Je dis : ça va ? parce que tu commences à m’inquiéter. Mais je rigole encore : ‘ça va ?’

Réponse : ça va pas fort, mais qui est au téléphone, là ? 

-C’est Claude. 

-Ah c’est Claude, Mémé [ma mère] est sortie pour une commission, elle va revenir dans un quart d’heure, rappelle à ce moment là. 

-Mais toi, toi, tu vas bien ? 

-Ben non, non je vais pas bien, je souffle, t’entends pas ? 

-Ben soigne-toi (colère agacée) ! Et maman, elle va descendre, en décembre ? (La question qui m’occupe, apparemment). 

-C’est prévu, mais c’est pas sûr. 

-Prévu mais pas sûr, ça veut dire quoi ? 

-Ben rappelle là. Halètements. Très petite voix…

À Jenny : il est mourant, c’est pas possible autrement…à force, il n’est plus là, peut plus respirer. Je trouve ça inadmissible, et pas un mot des examens que ma mère doit subir cette semaine, tout pour sa pomme. 

Au repas, restes du tagine et récit drôlatique du téléphonage à mon père. Olivier, qui nous rend visite depuis quelques jours,  insiste sur la relation indéfectible des parents : ‘à deux ils se sont mis dans cette situation’.

Jenny : ‘ta mère y trouve son compte’.

-Oui, mais alors comment faire ? Est ce que ça veut dire que je ne peux rien faire ?  Je raconte plusieurs ridicules de papa, à propos de sa plainte. Je note qu’Anna enregistre. Vais sans doute rester à Paris avec elle, pour voir ça, pour mieux comprendre. Et si ma mère m’éloignait ?

Le lendemain, voyage en train sans histoire avec Anna ; Olivier perdu rapidement de vue dans une autre voiture, de première classe.

Arrivée, puis film aux Martyrs, très bien, comédie sentimentale ancienne, Kramer contre Kramer. Les films récents ne sont plus disponibles au club video, ça permet à Anna de piocher dans le rayon classique. Jenny lui a passé de l’argent pour la location vidéo. Deux chaussons aux pommes.

Dîner pizzeria en haut des Martyrs, très bien, comme des habitués. Conversation avec Anna : j’explique le retour d’Olivier, le plaisir que ça fait, par la réflexion, et le temps passé, le recul : la psychanalyse, aussi, qui permet ce retrait, de se voir dans le paysage, de considérer le paysage, avec soi dedans. Je me sers des verres posés sur la petite table du restau, en faisant comme des personnages, à prendre en compte.

Anna : ‘c’est comme la photo, on se voit dedans, et on choisit. On cadre’. Intelligence d’Anna.

Lundi 3 décembre 2007. Rêves de fatigue le soir, à demi éveillé : père mort à venir ;  je pense : « cher père » et série des masques de ma mère, très gros plans, son gros visage, très déformé. Ça me force au réveil, suite de la nuit à somnoler, lecture (Kafka, biographie)

Réveil tôt, sort seul, croissants et jus de fruit à la boulangerie des Martyrs et bonheur de la rue, l’air frais, évanouissement des fantômes de la nuit. Retour : réveil Anna, journal, et l’acccompagne derrière la place de Clichy, premier jour de son stage. Bonne humeur, très à l’heure, on minute son trajet. Retour tranquille.

Dimanche 16 décembre 2007. Traversée de Paris, avec Anna, jusqu’à Cochin (elle m’a dit, vive, nette : ‘je peux venir ?…’) En passant aux Tuileries, elle photographie les Maillol. Froid vif et repas au pub irlandais derrière Madeleine puis passage sans trainer au Luco. Fait le point sur ses études, sans acharnement véritable… (‘et certainement pas à Chabeuil’, dit-elle…) Demande que Jenny l’appelle moins. Humour et rigolade.

Et donc : visite à mon père en pneumologie à Cochin. Le sermone longtemps, très catéchiste, pour qu’il se soigne enfin.

Lui : ‘t’es trop fort pour moi’, mais promet. Il a les larmes aux yeux, à plusieurs reprises, quand on arrive ou quand il parle de ma mère (‘elle m’aime…’), quand il évoque Nelson. A l’air d’aller, difficulté à respirer, mais, à ce qu’il me semble, rien de terrible. Ne le lâche pas, et sans le plaindre, lui fait un devoir de se soigner. 

La présence d’Anna fait que c’est moins « mon affaire ». Elle distrait ma mère. Bien. Au moment de repartir, j’annonce un programme de promenade : on rentre à pieds aux Martyrs. Ma mère dit, impeccable : ‘t’as toujours aimé ça, harponner Paris.’ Mais détour, offre un chocolat au Sélect à Anna, tarte aux pommes, plus rasade de kirsch dans son chocolat : très bonne humeur. Rapide visite chez Tchann, livres de photos.

Dîner chez les Barton, avec Anna : récit du voyage d’Henry à Berlin, ville triste, les vieux sont sinistres et les jeunes de l’Est sont durs, occupés à quelque chose d’autre. A propos du souci de sa mère à Noel (Sarah vient de dire ‘en plus y’aura ta mère’), Henry, très Henry, soupire : ‘oui…importer la mygale…’

Lundi 17 décembre 2007. G.W [psychan.] s’arrête sur « elle m’aime » de mon père parlant de ma mère : j’y vois de l’étonnement, comment se fait-il ? Ça doit être ça, l’esprit de famille, les larmes de mon père, et les fourchages de ma mère (‘harponner…’), deux débordements.

Atelier d’écriture à Rungis, trajet long, encombré. Atelier nombreux, regroupé. Bien mais grippé, proche de la fièvre.

Mercredi 19 décembre 2007. Éditeur Brochier [Seuil], ça a l’air d’aller, rires à la lecture du Dicomique qu’on projette. Puis, au retour à Chabeuil, travaux dans le bureau du haut. 

Noël : achats ordinateur Anna et sapin à Valence. Arrivée Nello très en forme et raconteur, et drôle. Fout le camp aussitôt, bien sûr. Anna rentre de Paris, fin de son stage-photo au journal Ça m’intéresse. File en boîte de nuit, on ne la verra que demain…

Samedi 22 décembre 2007. Coup de fil  à papa à Taverny, où il vient d’être admis en soins palliatifs : il m’envoie péter : ‘non, ça va pas, rien ne va [Sec. Rare]. Et puis je suis tout seul. Tu me rappelleras, je suis fatigué’. Ça dure quelques secondes à peine. Choqué, bien sûr et révolté : il affole sa petite famille. Plainte, colère et caprice mélangés. 

Maman téléphone dans la foulée, fait part d’une conversation de même tonneau. Elle réagit plutôt bien, il apparaît maintenant qu’elle appréhendait mal la venue de mon père malade chez eux, sans doute soulagée. Elle explique longuement les difficultés de transport pour Taverny. Mon père est paraît-il difficile avec les infirmières. 

Soucieux, envahi par l’idée de ce père malade, pale, allongé et plaintif. Blanc, surtout.

Dimanche 23 décembre 2007. Divers coups de fil pour un taxi à Taverny. Trouver une voiture qui attende ma mère à la sortie de la gare, en bas de la côte qui mène au centre de soin. Difficultés infinies pour organiser ça.

Lundi 24 décembre 2007. Impossible de joindre mon père à Taverny, pas de réponse au téléphone. Puis ma mère, le soir tard, je ne sais quoi penser, le lui dit : papa est affaibli, mais jusqu’à quel point ?’ Tous deux me racontent des histoires, pas moyen de connaître l’état de santé de mon père : fatigue sévère (hôpital longtemps) ou plainte (retour à la maison facile). Et que veut ma mère, sa part de vérité ? 

Jenny insiste pour me parler de ça : ça me fatigue et affole. 

Ne fournis pas le long texte acrostiche qu’attend Bastien. [Ce poème acrostiche ne verra jamais le jour, hormis dans une version numérique, éphémère.]

Mon père au téléphone, très brièvement. Difficile à élucider : plainte très forte, sans que je comprenne quoi : solitude ou douleur, semble reprocher à ma mère sa fatigue à elle (transport difficile). Profond cafard : je suis le fils d’un vieil homme à bout. Il dit : ‘tu as téléphoné tout à l’heure ? Il faut pas t’offusquer si je ne réponds pas, mais quand j’ai trois mètres à faire, des fois, je ne me sens pas capable de les faire…’ Du mal à y croire. Ma mère dira tout à l’heure : il était aux toilettes. petits mensonges, mais qui organisent le grand bobard : comment savoir ?

Mardi 25 décembre 2007. Cadeaux : statuette boxeuse pour moi, gravure sous bois pour Jenny, carnet de Nelson ( bijoux pour les filles), ordinateur pour Anna (elle paye la moitié) et ipod touch (de Mamy), caméra pour Nello (qu’il refuse tout net, demande un échange immediat pour des  fringues de voile) et beau pull ( mais n’aime pas la couleur, vert). Toujours difficulté des cadeaux à Nelson. Mais au fond, ça passe, comme toujours, pourquoi pas ? Beau repas (oie, longtemps péparée par Jenny.) Belle balade de Noel dans le bois du château. Photographies sympathiques Anna et Nelson, affectueuses. 

Mercredi 26 décembre 2007 à Valence avec Anna et Jenny : film Actrices de Valeria Bruni Tedeschi. Avec Olivier, beau rôle, leur jeunesse à Nanterre et connaître tout ça ajoute à la beauté du film ; leurs amis, les pièces russes… Texte Olivier, répété : Est ce que ça vous intéresse, Natalia Pétrovna ? Souvenir de tous les étudiants russes joués par O., les Tchekov, Ibsen, Marivaux et se dire que ça dure depuis trente ans, beauté fugace…Faire une devise du ‘et ça vous intéresse, Natalia Pétrovna ?’

Je rentre plus tard : à temps pour des éclats de voix, très vifs, colères, entre Nelson et Jenny : ça recommence. Me calme tout seul en bas avant de monter. Rentre peu dans la dispute, assez pour [clamer ][je laisse la première frappe] le jeu. Tristesse : encore et encore, pas trois jours sans crise dès que Nello est là. Il a pris le disque dur de sa soeur et s’installe chez sa mère pour remplir sa musique sur le vieil (!) ordinateur qu’il a récupéré d’Anna : sans gène, sans excuse, Anna arrache tout ça en criant, ça pète. Jenny en larmes se reproche d’être intervenue en faveur d’Anna, qui n’a pas seulement raison. C’est moi qui calme tout le petit monde, mais tristese, au passage j’en prends pour mon grade, mais j’éponge : Jenny triste qui dévie sur mes parents avec insistance. Nello qui me reproche de chercher à comprendre : ‘c’est toujours tes trucs…’ Au repas Anna ne mange pas, et pleure, et idiotie de Nelson qui ne se reproche rien. Il sort, très vite, ne rentre pas de la nuit. Pas grave à la fin, mais tristesse de Jenny qui constate qu’Anna a finalement peur de son frère, et ne lui passe rien. Moi : assez des histoires de famille, au dessus, en dessous, tout autour, fatigue.

Jeudi 27 décembre 2007.Visite d’un féronnier très bien, un belge, humour et finesse, dessiner un portail. Jenny heureuse, de ces choses qui avancent.

Mercredi 23 janvier 2008 : GW peu d’intérêt parce que trop emballé, colère, récit du dernier mois : le grand souci de mon père, injustice, manipulation. Une formule : ‘jugez en par l’effet que ça vous fait’.

Funérailles du père d’Anne Clélia [Salomon]. Venu à pieds, (Gobelins, G.W). Embrasse Luc et A-C, et Balthazar. Beau monde : inévitable effet de représentation, mais de la gueule tout de même, discours de vieux messieurs très dignes, amicaux, sincères et courageux, citations grecques dans le texte, le « démon du savoir”. Le seul pauvre petit : son fils empétré. La fille aînée qui parle d’elle (nos racines juive, et par un détour : elle dit des noms, surtout alsaciens : donc allusion finalement donc JJ Salomon, un juif alsacien, intégré ) et pas de son père qui a tenu à faire dire qu’il ne croyait à Rien. Textes Descartes et Spinoza, lus par l’ami Becker, très bien, assez pushhhh, mais grandeur. Court discours de Balthazar : c’est lui qui m’a appris à manger les spaghettis, très gentil, très petit fils. 

Très vite, émotion : ces obsèques préfigurent celles de mon père. Je suis debout, dans la grande salle, adossé à la grande porte et ça me prend là. Je m’attendais (méfiais) de souvenirs liés à Claire, même endroit, même crémation, et ce n’est pas ça qui m’assomme. C’est : et moi, qu’est ce que je vais dire, pendant la messe, pour le mien, qui va parler, et de quoi ?  Comme un effet d’empilage des douleurs, qui m’empêche de rien entendre. On dirait un épuisement, pris entre les nouvelles de l’hôpital (y croire ? espoir ?), la plainte de mon père (qui met les choses au pire, affolant) et ce propre sentiment, qui vient de me tomber dessus : ça va se finir comme pour le vieux Salomon, crémation, discours et chagrin. 

Passe sur la tombe de Claire ( penser à tailler le caryoptéris) : la tombe monsieur Li, où est posé un magnum de champagne Ruinard, offrande. Je vais m’accrocher à ça pendant quelques jours, seule trace de  » à la bonne heure ».

Taverny quelques perles :

-j’ai décidé de ne plus pleurer. 

-On ne pleure jamais que sur soi-même. 

-T’es sûr ? 

-Sûr.  

-Tu sais ce que j’ai ? Une fibrose. Et tu chercheras dans le dictionnaire le synonyme de fibrose…c’est nécrose. Et tu as reconnu quelque chose, dans nécrose? Nécrologie. C’est pas gai, hein? 

-Tu me laisses à mon triste sort.

-Tu ne vas pas le garder longtemps, ton vieux. Papa, je prends ça comme une menace. Mais nooon, t’es susceptible (et bord des larmes.)

-Des fils uniques, y’a que ça, dans la famille (liste). Tu vois, t’es pas seul. (Sophisme admirable.)

-Moi, j’en voulais qu’un (de fils), pour en faire un monsieur (semble y croire, deuxième occurence de cette ânerie). 

Sinon, se surveille, et de la tenue. Ma mère m’avait dit : me l’engueule pas trop (et elle ne voulait pas que je cause avec le toubib, ‘après ça me retombe dessus’. 

Angoisse des papiers. Mon père : ‘tous ces papiers. Mémé ne sait pas les ranger, tous ces papiers’.

Utile puisque vu le toubib Vetterl, chef du service. Confiance, papa en progrès (mais était inquiet à son arrivée). Encore là pour un moment. Je signale fermement : crainte que ma mère y passe, si mon père revient trop faible et évidemment manipulateur. Et : son autonomie ne pourra se mesurer qu’à la montée de leur escalier (toubib surpris par la mention d’un escalier chez les parents). Et entrevue avec kiné, très franche, examinant les mêmes questions. Je n’arrive pas à faire ça à l’aise, naturellement, ça me coûte, l’impression de soulever une montagne, de ne penser qu’à ça, et coupable de colère. Et question obsédante : quand je révèle la presence de l’escalier des parents, est-ce que je n’empêche pas le retour de mon père, à quoi va s’opposer Vetterl ? M’en veut.

Diner chez Philippe fatigué, et moi aussi, rapide pizza, et mauvaise, près de chez lui. Avant et après deux wiskies, tassés.

Jeudi 24 janvier 2008. G.W. caractère nettement agressif de la phrase de mon père: ‘tu ne vas pas le garder longtemps, ton vieux’. J’ai répondu que je prenais ça comme une menace. Séances de colère, à répertorier les empêchements de mon père, l’annonce de sa fin sinistre.

BNF : Swift, Stendhal, pour Dicomique. Bonne séance. 

Pneumologue Bargeat, derrière Montparnasse : venu là pour vérifier que tout va bien : effectivement. Mais réel soulagement : asthme stabilisé depuis longtemps (terme bilan) fonction respiratoire strictement normale. Le type est une folle qui, en présence d’un grand garçon, libère sa voix, et la flutte, haut perchée. Doit ressortir du cabinet pour payer (exige du liquid). Froid, pluie. Avant ça : Le Naguère, rue Daguerre : lot de picoleurs. Moi : sandwich. Et le 95, pris à Saint Germain, interminable : fatigué en arrivant aux Martyrs, dîner japonais : pas bon. Endormi tôt.

Effet escalier à Taverny : ma mère fière de m’annoncer que mon père a monté neuf marches, à l’hôpital. Heureuse, preuve qu’il veut sortir de là. Mais aussi : ça doit être à moi de prendre tout ça en charge, au moins le cadrage général. Que cette histoire d’escalier n’ait pas été observée plus tôt est étrange, manque de lucidité. 

A peu près : elle parle de sa voisine, tachicardie au moment de son entrée à l’hôpital, donc report de l’hospitalisation :  » et tu les connais, ils renvoient ça aux calenques grecques ». On peut toujours compter sur elle pour ce genre de formules.

Vendredi 25 janvier 2008, G.W. Mon père : ‘tu me laisses à mon triste sort’. Exégèse : je le laisse, l’ai toujours laissé, comme un refus, je le laisse à lui-même, sans rien en prendre. Mon père s’en voulant donc de sa radinerie. Et : avalisant que lui ne veut rien me donner. On revient sur le déroulé : ‘tu sais ce que j’ai, une fibrose et tu as cherché dans le dictionnaire, les synonymes de fibrose ? C’est nécrose. Et tu reconnaîs quelque chose dans nécrose ? Nécrologie, par exemple. J’avais reconnu, papa…’ G.W. : ‘Il a la mort dans les poumons. Et vous, vous êtes guéri.’ 

BNF : Stendhal, Ironie littéraire, Facétie Rabelais. Écriture rapide. Finit par avoir Brochier, qui n’avait pas répondu à courriel. Pourquoi, vasouilleries habituelles. Difficulté : articles pas drôles, trop retenus, trop anglais. M’amuse, et pas tant que ça. Voir à ajouter de la gaudriole ?

Henry conversation Henry, à propos maison et hangar de Chabeuil : oui il faut le faire, beau dessin, mais cher = 70 000 euros, ouverture sur le jardin.

Dîner chez Philippe, bien, et son travail, mention et explications autour de la Sybille de Cume, ce personnage de solitude, autoportrait couronné, assis sur un trône étroit, présent dans beau dessin à la maison

Samedi 26 janvier 2008. G.W. ‘Ne pas céder’, pourrait être ma devise. Pas sens endiguement, et résistance à toute force, mais sens : mon désir de ne pas céder à la pente paternelle, qui se refuse à son désir. Toujours contre la morale du renoncement (paternel) : je me souviens d’une conversation avec ma grand mère (à Chabeuil, justement) où je lui disais l’échec de mon éducation, mes parents ‘ne pensant qu’à l’argent’ courte critique à l’époque ( 17 ans…), et que je me suis reprochée, mais bon refus, vigoureux, de l’avarice.

BNF Dicomique, Stendhal, Aragon, Frédérique, Rastaquouères. Bien, plaisir de compréhension à comique stendhalien.

Téléphone de ma mère : fière : ‘papa’ a grimpé tout l’étage et en haut : surprise de la kiné et félicitations. Encore téléphone à ma mère : trop fatigué, ne passe passe [je laisse le doublon] pas chez elle. Et elle même, ce matin, refusant de sortir, pour achat d’un pull, comme on avait dit, préfère traîner à la maison.

Dimanche 27 janvier 2008. Aller en métro chez les parents, achat de deux mauvaises pâtisseries (après quelques pas dans la rue Jumin, je renonce à chercher mieux.) Ma mère ne veut pas sortir, gentil repas, cotelettes agneau, haricots verts, et gateaux donc (mais elle aussi a choisi cette même pâtisserie médiocre, et pour la même raison que moi : flemme et pas loin. Résultat quatre mauvais gâteaux. Maman seule, et installée depuis quelques semaines dans cette solitude, mincie (?), mangeant moins. Reposée. Demande un peignoir, finalement, et pas le manteau que je lui offrais : intérieur. A propos de mon père : d’accord pour reporter l’examen de leur entrée en maison de retraite à plus tard, essayer d’installer mon père à la maison. Et : ‘mais, des ronds, on en a…’) Explique bien, finement : c’est l’angoisse des ‘papiers’, envahissants, impossibles à classer, qui a poussé mon père à accuser son voisin de chambre (et drame) de lui avoir volé les quelques notes qu’il tenait dans une pochette, et très vite retrouvées, bien sûr. 

Reste peu, retour à pied, deux heures. Puis solitude aux Martyrs, lecture, Lucien Leuwen et bonheur-musique.

Dimanche 24 février 2008. Père déraille : appelle à 5h. et demi, à Chabeuil :

-quand est ce que tu viens me chercher ? Ça sonne : tout de suite Jenny : c’est ton père. Je ne le gronde pas, lui demande de rappeller vers neuf heures. Conversation brève mais savonneuse : imprécision de dates et mensonge (‘je n’ai pas appelé mémé…’) Vive inquiétude. Ne me rendors pas et bouquinage chambre à côté (Stendhal encore, LL). Vers 6h. 30 deuxième coup de fil. Patience. ‘Bien obligé de t’appeler à cette heure -ci, le reste du temps ça ne marche pas.’ Incrédulité, mais va savoir. Goût de cendre, pas de rendormissement possible.

Le vieux Désenfant meurt. Le cher voisin Albert m’apprend que le vieux Désenfant a fait un malaise hier matin, juste derrière chez nous, s’en ait rendu compte après vacarme pompiers et gendarmes. Et plus tard, on discute sur la pas de sa porte : des habitants du lotissement (ceux ‘au chien noir’) :  ‘Vous avez su qui c’était hier ? Le propriétaire de la grande baracasse’. Je demande : ‘il est mort ? Ben oui, il lui ont mis un linge blanc, et il y avait les pompes funèbres.’ 

Retour maison, à peine désolé pour le vieux bonhomme (obtus, coléreux, parlait pour ne rien dire ou défendre son lopin hérité de Mme Trouillat). Mais ne suis pas à l’aise quand même : je l’aurais donc vu depuis mon bureau, à peine avant qu’il ne tombe, occupé à charger les déchets du nettoyage de son grillage de l’autre semaine. Trop d’efforts ? Accablé sans doute du souci de sa maison imbécile, trop ceci trop cela, pas juste, ça finit par peser (angélisme de cette proposition). Vrai, je ne l’ai pas salué, fusillé du regard. 

Conversation avec Jenny et élucidation de l’anathème : ‘vous irez en enfer’. Les Désenfant jeunes étaient venus nous montrer les plans de leur petit immeuble. On n’avait rien trouvé d’autre à dire, devant tant de mocheté que : ‘vous irez en enfer’. Ben…leur enfer c’est ça, l’enfer du souci, du bétonnage pour le profit, du moche, du loyer à venir. Et leur père en enfer, tombé mort. Devenu pour eux : la maison du malheur. On blague, j’ai le mauvais oeil. On riait aussi, quand répondant aux amis : et vous avez rien dit  à propos de l’atroce baraquasse voisine. Ah mais si, Claude leur a dit : ‘vous irez en enfer’. Et ça les a pas fait reculer, ils l’ont pris pour un dingue.

Travail rude à la chute du Canal, derrière la maison : suite et tas de déchets du vieux Désenfant. M’obstine à faire bien, bon boulot, à la main, débroussaillage difficile, l’impression de lutter à la frontière, têtu contre les massacreurs de son genre. 

Lundi 25 février 2008. Première visite à la maison de retraite de Chabeuil, drôle d’effet, pour les parents, en prévision. Je sais que le voisin Bernard m’a vu faire le tour du batîment, doit se douter, pour les parents, ses amis. Mais peu de place, liste d’attente mais pourquoi pas ? Confirmation par la directrice : démarches longues et fastidieuses.

Tourne et vire, petits rangements bureau, toujours pas de courage et fatigue des nuits sans sommeil. Soir : coup de fil ma mère : père très faible, dixit infirmière. On se demande ce que ça veut dire : retour démonter père dans ces conditions, alors que l’hôpital disait : retour si autonome. Questionnement stérile, mais tristesse.

Mardi 26 février 2008. Plusieurs tentatives, ces derniers jours, pour rendez-vous avec les assistantes sociales de Chabeuil. Petit bureau triste, liste des maisons de retraites de la région. Cafard puissant en sortant de là.

Samedi 1 mars2008. Passe deux heures avec ma mère, chez elle, lui apporte des croissants. Inquiète : mon père ne répond pas au téléphone, elle insiste. Avec son fichu caractère et sa joie-force de vivre, dans un cas comme celui là, elle aurait envoyé péter le boudeur de mauvaise volonté. Là, elle fait et refait son numéro, sans quitter le téléphone. Elle obtient l’accueil, puis une infirmière. En train de faire la toilette de mon père. Elle ne lui parle pas longtemps. Elle en tire la conclusion : ‘et maintenant, il ne fait plus sa toilette seul, tu vois, ça ne va pas mieux’. Elle est triste, à l’envers de ses habitude de blague et de laisser aller. Explorons les comptes des parents, pleins, épargne, etc… assurances vie, par paquets de 30 000 euros. Ça la rassure. Elle me dit qu’elle ne peut pas demander de procuration à mon père, ni des nouvelles de l’assurance vie (titulaire ?), ça serait ‘l’enterrer’. Elle proteste aussi : mon père lui reproche d’avoir renoncé à le ramener à la maison. Injuste. Complot : ‘tu fais alliance avec les toubibs pour que je reste à l’hôpital’. Pas drôle : elle est souvent abattue dans son fauteuil, les avant-bras posés sur les cuisses, penchée en avant.

Fatigue et cafard qui fait suite à la visite chez ma mère. 

Drôlerie chez ‘meretounem’, à Barcelone. Sébastien C. : belle conversation, et subtilité de sa belle mère. Contre point au fils et sa femme, qui déroulent un magma pesant de bonne conscience et pédagogisme, naturo truc. Moi : distrait, et c’est tout ce qui compte, et picole +shot d’armagnac. Jenny talonnée (sur mon insistance), très belle, léger décolleté de dentelle.

Dimanche 2 mars 2008, à Chabeuil. Montage de la grande armoire dans la pièce du labo d’Anna. Ne fait que ça toute la journée, amusement jouet de ces meubles Ikéa, va vite. D’autant qu’Anna m’aide à partir de quatre heure, très marrante. Les jours suivants : installation des portants qui restaient dans notre chambre depuis le démanagement. Progres ‘d’installation’.

Lundi 3 mars 2008. Inquiétude du service repas de ma mère, qui appelle à la maison, première livraison aujourd’hui. Pas là ? Réussi à ne pas m’affoler et explique qu’elle est sans doute partie à Taverny, hôpital de mon père. Explique qu’elle est sans doute partie prendre son train, qu’elle a oublié l’heure de ses repas. Vérification le soir : tout va bien, effectivement. Dois démêler cette histoire des horaires de livraison de ces repas, rendre plus facile pour elle.

Tous ces jours, faible rédaction du Dicocomique. Plutôt Leuwen. Je dis (répétition, souvent, et même à voix haute) : une seule manière pour s’en sortir : Stendhal.

Deux parties de boules, au cabanon de René, grand beau temps. La deuxième pas drôle, hachée, picoleuse, trop de monde, venu là pour boire. Des types déjà vus, mais que je ne connais pas. Albert en forme, et drôle quand il apprend que René veut vendre son cabanon (25 millions…) : fait semblant d’être intéressé. René me dit que c’est le Jean-François (Mimi dit qu’il tire « sur la main », sans doute la main en cuillère) qui veut acheter. Deux hectares et des. Une expression revient : ‘ça durera pas autant que les impots’. En tous cas, on perd les deux parties (Albert, Guy et moi ; je n’accroche rien au tir…)

Mardi 4 mars 2008. Gentil coup de fil de Nelson à sa grand mère, soutien ; il a compris que c’était grave. Puis texto chez nous, très chouette, en stage à Audierne, beaucoup de vent, balade sur la côte, c’est beau, bise à toute la famille…Son mode d’être : du vent, la mer…Dois lui poster un maillot réchauffant, acheté pour lui l’autre vendredi à Paris. Et hier, surprise d’un coup de fil ‘de super marché’ très rapide, réclamant la recette des pates aux blettes ; il fait ses courses. Très bien. Je dis à Jenny, on pense à Claire, dont c’est une des bonnes recettes. Nelson se souvient-il que c’est aujourd’hui l’anniversaire de Claire ? Pas sûr, mais il a pensé à sa recette. 

Coup de fil de ma mère : désabusée, et triste, n’a pas été longue à entrer dans nouvelle période : ‘y’a plus qu’à attendre’. Et une de ses impeccables expressions : ‘je vois pas comment ça pourrait aller mieux en allant plus mal.’Ton père ne mange plus, refus de s’alimenter : elle lui dit : ‘si tu ne manges plus, tu sais où tu vas aller…’

Mercredi 5 mars 2008. Bourrasque dans la nuit, bruit : peu dormi, télévision maussade. Tout revient à mon père, en somme, on attend qu’il meure, ce que j’ai senti dans la voix de ma mère hier soir, lassitude, fatigue et désespoir.

Jeudi 6 mars 2008. Pina Bausch avec Anna à Valence, courte promenade frigorifiée en ville, quelques achats, papeterie et librairie, puis dîner au théâtre. On s’aperçoit que ça va durer trois heures. Salle comble, bousculade pour le dîner. Finesse et intelligence : vieux danseurs fatigués : touchants et comiques, le temps passe et pèse, quelques petits ridicules de la veine ‘scènes de ménage’, mais aussi : longueur. On part à l’entracte : bien, mais trop long et aussi : fatigue.

Vendredi 7 mars 2008. Longue conversation à la mairie avec adjoint Ban. Et l’urbaniste. Je leur passe quelques vues de la maison Désenfant. Rien à faire : distances ordinaires de plantation d’un mur végétal (seule solution, d’après eux) : à deux mètres. Je me plains, et vivement encore : dégâts paysagers A soixante mètre près, on est hors zone de protection des bâtiments de France. Mais la maison Costa est dans le périmètre : donc : songer à faire enlever le portail de plastique et les panneaux publicitaires hideux. Ban remonté contre proprio Costa, espèce de profiteur (épisode de la tentative, hors permis de construire de surélévation du vieux garage pour logement odieux…) Information et soulagement : les terrains de zone naturelle devraient le rester encore longtemps : le grand pré de la Véore. La maison sera protégée, de ce côté au moins. 

Soir, mère abattue : du temps à répondre (8h.), dormait déjà. Explication par récit pénible de son après midi à Taverny. Avant hier, elle aide mon père à se rendre aux toilettes : succès et fierté. Mais elle ne prévient pas les infirmières. Donc, ce matin, elles pensaient que mon père constipé : purgatif. Et défécation de papa dans son lit. N’arrive pas à faire dans son bassin portatif, catastrophe, dégeulasserie. L’infirmière lui met une couche. 

-C’est ça qui t’a fatiguée maman ?

Oui, la dégradation. 

Me redit qu’elle ne comprend pas pourquoi papa est si faible et ne marche plus. Lui promet de joindre Vetterl lundi, que j’ai laissé messages. 

Elle le nourrit de ses petits desserts. Il refuse maintenant de faire des chèques. Ma mère, qui a dû en signer deux dans sa vie, doit s’y coller. Sale journée pour elle. 

À plusieurs reprises, je dis à Jenny que je me réveille la nuit avec cette idée : ‘tu attends la mort de ton père, plus qu’à attendre.’

Samedi 8 mars 2008.Veterl rappelle ce matin, sur mon portable. Je sors dans le jardin, sous le grand cerisier. Je suis très direct, et il répond franchement, nettement, en prenant toutefois quelques précautions. Voix douce, calme, sans effet. 

Moi : ‘Nous sommes très inquiets.

Lui : ‘Je suis très pessimiste aussi’. 

Que s’est il passé ?’ (C’est la question de ma mère, qui ne veut pas comprendre pourquoi il va plus mal, alors qu’il marchait encore il y a deux semaines).

La maladie progresse, la fibrose est maintenant très sévère. Je ne le ferais pas transférer ailleurs. Je l’inonde de corticoïdes. (Phrases courtes et assurées : il veut être compris.)(je procède comme lui : questions concentrées)

Qu’est ce qu’on peut faire ? Y’a t il une rémission possible ?

Non, rien à faire. La fribrose procède de cascade en cascade (c’est moi qui trouve la formule de la cascade, Veterl confirme volontiers)

Mon père va mourir à Taverny ?

Oui. Je crains que oui. 

Sous quelle échéance ?

Je ne peux rien dire. On ne peut pas savoir, mais une infirmière peut très bien me téléphoner tout à l’heure pour me dire que c’est fini. 

Je vous remercie de votre franchise.

Il faut préparer votre mère, et tenir compagnie à votre père, l’entourer d’affection. D’autant qu’il a renoncé, qu’il a mis les pouces, qu’il ne se bagarre plus. 

Médicalement, que va-t-il se passer ?

Pas grand chose, on va l’accompagner. Je compte sur vous, sur la famille, pour nous dire s’il souffre. Les équipes médicales sont formées à ça, mais la souffrance peut toujours nous échapper. Dîtes-nous si votre père souffre. On pourra le soulager, il y a des médicaments pour ça. 

Au point d’abréger sa vie ?

(Très net changement de ton, ferme) : Non non non, il n’est pas question de ça. Tant qu’il n’y a pas de souffrance, on ne parle pas de ça. Si votre père souffre, une trop grande douleur psychique, par exemple, une douleur physique trop grande, alors il faudra qu’on en reparle tous les deux. Dans ces cas là, d’absence de rémission de la maladie, quand il faut choisir entre deux derniers jours de douleurs et une vie abrégée, je choisis la deuxième solution. 

Veterl très bien quand il parle d’affection de la famille,’ entourez votre père d’affection’…et ‘préparer’ ma mère. Evoque ensuite le changement de chambre de papa, chambre seul. Je me demande si ça a un rapport (isolement au moment de la mort ? ou hasard ? N’en fais pas part.)

Choqué, mais fais signe à Jenny de faire comme si de rien n’était, derrière le dos d’Anna. Gentil repas, à parler du concert d’hier auquel assistaient Anna et ses amis. Elle part au cinoche ; je rapporte la conversation à Jenny. Lui demande une balade en voiture : on file vers Saillans, Limouches, le cher Vercors. Berceuse de la voiture. Me repasse mentalement la conversation et la retranscris au retour.

Dimanche 9 mars 2008, soir, téléphone de ma mère : ‘tiens, c’est toi qui appelle’. Effectivement, elle a une idée, elle y a bien réfléchi : pour demain, c’est toi, qui pourrait faire manger ton père. Tu files directement à Taverny, et moi je vous rejoins. Comme ça y mangera.’ Je proteste, en plaisantant, mais à peine, reste net : ‘je ne donne pas la becquée à mon père, pas possible. J’ajoute, et pourquoi pas le biberon, aussi (moue d’Anna,  pas d’accord) Non, non, je ne fais pas ça. C’est bien, t’es batailleuse, ça fera plaisir à papa, que tu lui donnes à manger, ou moi, mais c’est pas ça qui va le sortir d’affaire. Et ne me prend pas pour un magicien. Papa va me balader aussi, me mentir, qu’est ce tu crois, comme à toi’. Il faut que je la calme, qu’elle cesse de s’agiter et de se butter au mur.

Lundi 10 mars 2008, déjeuner chez elle. Elle renonce facilement à cette idée d’aller faire déjeuner mon père. Il faudrait que nous deux, partant tôt, grimpant là haut sans la navette, sous la tempête (très mauvais temps ce matin, glacial) et ça lui semble difficile, après mes explications. Elle redit qu’elle voulait le forcer à manger, que c’est mauvais à l’hosto, qu’ils ne s’occupent pas de le faire manger, que les plats sont posés-là… Lui explique que ce n’est pas le problème, que papa ne mange pas plus avec elle, qu’il chipote et renonce vite. ‘Oui, c’est vrai’, pendant toute la conversation, je sens bien qu’elle cherche à savoir : elle parle à plusieurs reprises d’espoir, qu’il n’y a plus d’espoir, que le toubib n’a pas donné d’espoir, puis elle avance un peu plus : il est foutu (‘si tu ne manges plus, tu vas mourir là, tu vas y rester…’ Et c’est peut être ça : le faire manger, c’est refuser qu’il meure, poverina).  Je suis dans leur vieux fauteuil et je me rends bien compte de ce que je fais : je ne nie rien, je n’y vais pas, je n’oppose rien à sa conversation. Or, deux choses : elle sait que je sais, que je parle aux médecins, et à Vetterl, aux infirmières, et pas elle. Et aussi elle compte toujours, très gentiment, sur mes explications, sur des élucidations, qu’elle réclame. Mais la vérité, elle ne l’attend pas de ce que je dis : elle guette sur mon visage la réponse (moi, je me sens adossé à la sentence de Vetterl (conversation de samedi) : mon père va mourir à Taverny. Quand elle dit ‘il est foutu’, elle regarde ce que je ne réponds pas : elle a obtenu l’information qu’elle cherchait : ‘oui, il est foutu’. Je me sens très calculateur et je me boufferais pour ça, dans le vieux fauteuil, ma  mère qui parle qui parle, de navette, de train, de livraison de repas, d’infirmières. Je ne dis que : ‘maintenant, il faut faire plaisir à papa, tes petits repas, c’est pour lui faire plaisir, mais ça ne lui sauvera pas la mise.’ 

Mais drôlerie de ma mère, quand même, et gentillesse : on déjeune des restes de ses repas livrés, quasiment en vrac : céleri rémoulade, à quoi elle ajoute deux tomates (et ça, très chouette : ‘si elle te tombe sur les pieds, leur rémoulade, elle te fait pas mal’), puis poisson en sauce, puis boeuf en sauce, puis courgettes (brulées), puis, elle, tomme noire. Elle garde le café liégois pour mon père. On rigole, peu de vaisselle (‘je la fais tous les quatre jours, quand il pleut’), on mange sur un coin de table, comme si on salopait le repas.  

Qu’est qu’on y gagne, à ce qu’elle perde ses illusions ? De la tristesse mais aussi, je vais essayer qu’elle fiche la paix à mon père, avec sa tyrannie, son dynamisme désespéré, ses bousculades (‘faut manger’, sans doute équation maternante).Je suis frappé par ce qu’a réclamé le toubib : de l’affection pour mon père. Mais aussi, je suis (nuits et ce matin, dans le train encore) tenté de laisser filer, de ne rien dire, de la laisser seule à la bataille. Mais en tous cas, ce matin, c’est tout le contraire, je ne m’entends pas dire non, non papa va sortir de là, on va le sortir de là. Lâcheté et fatigue. Je sens que ma mère me regarde (une fois, par en dessous, assise, elle a les coudes sur les genoux, penchée en avant, elle ne dit plus rien. Je ne dois avoir l’air que triste et fatigué et continue de ne rien espérer d’autre pour papa qu’un peu de gentillesse (‘c’est ça qui lui fait plaisir, maman, que tu lui donnes à manger, un peu, que tu sois là et pas que tu exiges de se battre). Plus tard dans la conversation, je lui raconte ce que m’a dit papa la semaine dernière :’…allez va, ça va, j’ai compris… J’ajoute Vetterl (samedi) : ‘on dirait que votre père  a mis les pouces’. 

On boit un café rapide à l’Horloge, face à l’entrée du métro. Temps de chien, pluie froide. Amusant et ridicule : on reste tous les deux encapuchonnés, debout au bar. 

Retard du métro, problèmes sur la ligne : début d’inquiétude. Du monde dans la rame : je note bien que personne ne laisse la place à ma mère, assez ballottée, mais ne me gendarme pas (me pose la question tout de même, évalue les emmerdements) : à Stalingrad, au changement de ligne, en montant dans la rame, elle fonce sur un stapontin, conquête, impérieuse. Sommes très en avance à gare du Nord : son habitude, que je découvre à ce moment : elle m’explique qu’elle attend sur le quai du métro : ‘Fait chaud, et puis j’attends qu’il y a ait moins de monde sur l’escalier mécanique, j’attends trois ou quatre métros, et puis je monte tranquillement’.

Et tu regardes passer les gens, y’a de quoi.

Oui, ça me distrait. Drôle (‘ah oui, ça, des dérangés y’en a, à haute voix) : un type, survet’, main devant la bouche, tourne devant nous, marmonnant seul. Elle l’a remarqué : ‘çui là, c’est la voisine qui l’intéresse…’ Ça m’amuse, ma vieille mère et cette drôle de compagnie du métro gare du Nord, faut’l’faire, avec tous ces branques et ces gens pressés. Elle observe la foule, ça se voit à ses petits mouvements de tête saccadés. 

Et puis : retard sur la ligne Valmondois : encore inquiétude, 15-20 minutes, on va rater la navette qui doit nous conduire à l’hôpital. Elle propose de prendre le train d’avant (qui est en retard, effectivement) : ‘on ira au bistrot s’il ne pleut plus, on montera à pied’. Très chouette, l’air de rien, et toujours sa silhouette de dandinement (tout à fait renoncé ces dernières semaines à se teindre les cheveux, quelques traces vaguement chatain sur les pointes, négligées et jean foutre). Je ne sais pas comment elle arrive à se frayer un passage dans le paquet humain de la gare du Nord, on dirait que ça s’écarte quand elle arrive, ou non, qu’elle esquive, po-pom po-pom, et dandinement. Mais aussi je vois ce qu’il lui faut de courage, de force, de souci, quatre fois par semaine, pour aller là-bas à Taverny, avec tous les retards, les machins, les trucs, les horaires. Par exemple, elle simplifie le problème des billets : elle triche et fait l’andouille en cas de contrôle : tend la poignée de billets que je lui ai passé l’autre semaine, compostés, pas compostés, elle s’en fout  : ‘tenez regardez, c’est mon fils qui me les a pris, y sont encore bons ?…’ Elle rigole… La grande fatigue que ça représente : ‘oui, t’as raison, quand j’arrive à la maison, je jette mon sac sur le fauteuil, et j’ai à peine le temps d’enlever mon manteau, je me couche…’ Poverina.

Toujours cette manie : énoncer à haute voix tous les noms de stations (agacement mais tendresse : elle a toujours fait ça, rendant horripilant les voyages familiaux en voiture : ‘ah Enghien-champ-de-courses…mais y’a pas de courses aujourd’hui…’ Elle a toujours fait ça, sur l’autoroute, dans les trains, chaque fois qu’elle voit un panneau indicateur ou une enseigne, elle lit le truc, à voix haute… 

Pleut plus : on monte à pied, négligeant la navette, sans se demander si on l’a ratée, ou si elle va arrive. Plusieurs arrêts pour qu’elle souffle sur les bancs du parc de l’hôpital (‘une seule fois, je suis arrivée à le traîner là, une fois, et c’est pas sans gérémiades, y fait trop froid, y’a des pavés, c’est trop loin oh là là là, qu’est-ce qu’y m’a pas dit…’). On continue à bavarder en marchant, même si ça l’essouffle, elle ne peut pas s’arrêter de parler.

Dans la vie, on ne change pas, maman, personne ne change.

Ah oui, on change pas ?… (un temps) T’as raison, tu as toujours raison. Mais moi, je voulais, je voulais qu’il mange, mais il mange pas, même quand c’est moi qui lui donne.

Moi : ‘tu vois…apporte lui un dessert, un petit dessert et ça ira bien, ça lui fera plaisir, que tu sois là, avec une douceur. L’embête pas…’

Elle : oui, oui, je comprends bien (tristesse).

Chambre de mon père. Ma mère, par la porte vitrée, avant d’entrer : ‘tu vois, il est là, affalé…’ Papa dort, bouche ouverte, extrèmement maigri, ça se voit de loin, bouche noire. Elle frappe fort à la porte ; il ouvre les yeux : il me voit : ‘ah, du beau  monde…tu m’amènes du beau monde’ et faible sourire. ‘Claude, c’est un bel homme (étrangeté), solide’. Et à la fin avant que je parte, il me dira : ‘au revoir Claude, tu es un bon fils’. 

Tuyau d’oxygène à même le nez, tenu par un sparadrap; je demande des explications à l’infirmière : ‘parce qu’avec la lunette, ça glisse. Là, ça tient.’ En effet, ça tient, ça lui arrache même le nez à chaque fois qu’il bouge. (Je vais me demander, pendant les jours qui viennent si mon père ne fout pas sa lunette (oxygène) en l’air, si le sparadrap n’est pas comme une obligation à respire, qu’il refuse.

Explications d’un gentil voisin, voix caverneuse, assourdie : ‘votre papa, y se levait la nuit, se mettait dans son fauteuil, et hop, il ouvrait grand la lumière…’ Surprise, c’est bien la première fois qu’on nous parle de ça, mais bon…Nous semble lointain (c’était il y a deux semaines), c’est pour ça que, depuis, mon père était seul dans sa chambre à deux lits. 

Il mange très peu, quelques bouchées du café liégeois, à petites lampées où il claque des dents. Maman lui donne, à la cuillère, sans même qu’il faille demander son avis à mon père, procédure qui semble habituelle entre eux. Actionne le lit électrique, monte et descend et laisse la télécommande hors de portée de mon père. Vite écoeuré par le dessert. ‘T’as soif ? Oui.’ Je descends lui chercher un thé. En vide la moitié dans l’évier pour qu’il puisse boire sans s’en mettre partout. 

‘Faut que j’aille aux cabinets’. ‘

Ton fils est là, il va t’aider, tu vas voir, c’est autre chose, t’as intérêt à te secouer’. Maman va insister là-dessus pendant tout l’après midi, comme si je pouvais changer le cours des choses. Ça doit la rassurer : pendant qu’il bouge encore, l’est encore vivant. Papa se lève, avec notre aide. Moi : ‘Allez debout…Je ne te porte pas, c’est toi qui marche. Comique : il dit : “vains dieux la belle église, y’a pas de curé », au moment où on le sort du lit. Sourire. Il marche jusqu’aux toilettes, pitoyable, léger, si maigre. Je m’éloigne, je suppose que ma mère baisse slip et pantalon. Je ferme la porte. Ça dure un moment. Elle jette des coups d’oeil : il attend qu’on vienne le relever. Recroquevillé. Moi : ‘papa, debout, je te relève pas des chiottes, pas possible, debout.’ Il s’agrippe et se lève, soutenu par ma mère. Elle est costaud, s’occupe de lui essuyer les fesses (je suppose, pas vu, me tenant éloigné).

‘Tiens le’.

Non, il faut qu’il se tienne debout’ (lâcheté de ma part, et odeur de toilettes, gênante). Puis s’installe dans un fauteuil tout près. Souffle effroyable, bouche ouverte, pauvres cheveux en bataille, maigreur. Finit par récupérer. On attend qu’on le change de chambre, pour une chambre seul. Début d’un traffic de lit et de meubles, d’habits envalisés, bruyant, désordonné, d’objets égarés (lunettes de maman). Nous, on décide que mon père ira à sa nouvelle chambre à pieds. Une grande infirmière (infirmière grande) branche mon père sur une bouteille portable que ma mère est allée remplir. Incompétence de l’équipe sur le sujet, pas sûre qu’il  respire correctement à l’autre bout, question d’embout, de prise d’air sur la bouteille. Je ne dis rien. On y va. ‘Papa, je ne te porte pas, tu marches’ (‘il est sévère, Claude…’) Ma mère aux infirmières : “laissez, laissez son fils est là.’ Tu parles…Pause près de la salle télé (20 mètres). Repos, un grand moment, pendant qu’on prépare la nouvelle chambre. Agitation. Doit calmer ma mère : ‘fous-lui la paix’ (vais le répéter à plusieurs reprises). Elle très exitée par cette marche de quelques mètres. Petit dialogue entre eux deux : ‘…à la maison, tu courriras mieux, tu verras…’ Il la reprend, à bout de souffle (comique de ce pauvre effort de remettre en place la conjugaison de sa femme : ‘…je courrais…’oh oui, oh, c’est pareil…’ Impeccable, encore une fois : à ce stade, y’a pas de futur.

Mon père : chemisette Lacoste rayée verte et pantalon de survet’, drôle d’équipage, dans lequel je ne l’avais jamais vu. Mais croise les jambes sur son fauteuil et, après tout, se tient droit, assis, attitude de toujours.

T’as froid ?

Un peu.

Je demande à ma mère de lui passer son cardigan. Ne dis pas grand chose, sourire de papa. Interprêtation qui me fait de la peine, qui semble dire : ‘toi, t’as compris, je te souris parce que tu as compris (complicité) que j’allais mourir. J’ai froid parce que je vais mourir.’ Puis fauteuil roulant. ‘Allez y monsieur, poussez, poussez (infirmière grande)’. N’en fais rien, j’y vais lentement. M’aperçois qu’elle veut aller vite pour rebrancher mon père à l’oxygène général, rien de plus. Ce qu’elle fait. temps d’installation de mon père dans un autre fauteuil, chambre seul. Pas mal, lumière, vue sur le parc, arbres, quelques fleur, du ciel, chambre 221. Ma mère veut reprendre son cardigan (‘fous-lui-la paix’ ; elle sourit, commence à comprendre). Recouvre les genoux de papa de son vieux cardigan gris à lui. Il souffle et récupère vite. ‘

Tu veux un thé ?

Oui.

Mais il n’a pas fini l’autre’, dit ma mère (je lui souris, mais air lassé ; elle dit : ‘oui, je sais, je lui fous la paix’). Je descends chercher un autre thé. Au retour, mon père lit son journal où il cherche les résultats de Toulon (rugby) dans la page des sports (s’est déjà renseigné auprès des infirmières pour les résultats des municipales (‘Sarko, y fait n’importe quoi, je l’aime pas’), mais ne savaient pas. 

Conversation plus calme, où je lui dis qu’il a laché la rampe, que c’est ça qui est triste : ‘oui, peut être’ (sourire, le même que tout à l’heure, fatigué, mais allumé, sourire d’intention, sûr).

Pourquoi t’as laché la rampe ?

Il ne nie pas : parce que je suis en haut du chemin.

Ma mère et moi, ensemble : ‘en bas, en bas du chemin. En bas !’

Il répète : ‘Non, en haut’. Très beau. Son insistance est très belle : en haut de son chemin.

Elle s’approche de lui, et hausse le ton : ‘et moi, je deviens quoi, là-dedans ? Si tu fais rien, tu vas crever là, et moi, je fais quoi ?’ Elle dit bien ‘crever’.

Il hausse les épaules : ‘j’en sais rien…’

Je deviens quoi, je reste toute seule.

Mon père me dit : ‘c’est pour Mémé que je me tiens encore au pinceau’. Comique, je rigole, ça l’amuse. La vieille blague…

Lui parle de Nelson, qui comprend bien les choses, qui a toujours été gentil avec son grand-père, grande acuité psychologique (Mon père : ‘oui, il comprend tout’). A la lecture de la carte postale de Nello envoyée depuis la Pointe du Raz la semaine dernière, affichée dans un coin de miroir, impeccable de justesse et de tendresse (et humour familial : ‘remue-toi les fesses un peu…’), j’ai bien failli pleurer ; je sors dans le couloir. J’évoque la belle photo de lui qu’Anna a mise dans son book-recueil de travail, pour l’école.

C’est la photo qui est belle, ou moi ?

Hochements de tête, incrédule, mais sourires : ‘les deux.’  

Je dis, à plusieurs reprises : ‘dans quel merdier tu nous as mis…’ Ça l’amuse : ‘oui, c’est un sacré merdier. »

Et étrange interrogation, brutale : ‘et notre Albert, y serait pas pédé ?’ Ne me fâche pas : ‘tous les vieux garçons ne sont pas pédés, et de toute façon, c’est pas si grave que ça.’

Ma mère : Et d’ailleurs Michel aussi, il est vieux garçon.

Oui, mais Michel, c’est pas la même manière…Sans doute une question sur son ami Albert qu’il s’est toujours posée, et moment de franchise à propos d’un ami cher, tabou affranchi, et médicaments. Maman évoque soudain une conversation de Jenny, au moment de la visite, un été, de Catfish et de Simon, son ami rugbyman. Ils couchent ensemble (lit) et vive réponse de Jenny : elle m’a dit ‘non non non’, vivacité ou maman a vu un aveu, un doute de Jenny. Je dis : ‘c’est l’âge où ne sait pas trop, ces histoires de garçons, c’est souvent une affaire de hasard, de rencontre, de tendresse et d’amitié’. L’explication va bien à mon père, qui hoche la tête.

Je vais te faire remettre la télé, maintenant que tu es seul, tu pourras voir France-Pays de Galles’.

Oui, oui, pourquoi pas, si c’est pas trop cher. Rigolade. Lui aussi.

Moi :‘t’es plein de fric.’

Sourire, comme un vieux malin : ‘Ah, toi aussi, tu sais que je suis plein de fric…’ Mais aussi allusion où il semble dire : ‘j’ai lâché mes chéquiers et les comptes, et vous êtes allés y voir…’ Ma mère demande où sont les livrets d’épargne : ‘plus besoin, mais ils sont dans la sacoche’. Mais aussi : jouissance et pleinitude sans doute de celui qui a retenu l’argent toute sa vie, sans rien dépenser, radin, et qui peut sourire, à la fin.

Elle : ‘Mange encore un peu de chocolat de Pâques’. Il veut bien manger, si c’est meilleur, si ma mère prépare une tarte, par exemple, une tarte aux pommes. Elle promet d’en faire une pour demain. 

On le quitte assez vite. On redescend à pied, après avoir attendu la navette, mais navette annulée. C’est donc, ça, à chaque pas que fait ma mère, les retard, les annulations, les fatigues.

Dans le train, belle conversation, très libre et intelligente, sans se soucier des autres voyageurs. Ma mère, vieille grosse prolotte épuisée, est magnifique de finesse. Sommes adossés tous les deux à la mort de mon père. Elle y est, maintenant, c’est sûr. Pas fier de moi pour autant, manipulé par le toubib, mais je peux au moins organiser ses questions, sans qu’elles n’aboutissent à des actions désordonnées, qui la fatigueraient, ou mon père (le nourrir, à l’heure des repas, le presser, le secouer, le forcer à espérer). Et puis je la connais : elle va passer à la suite, inertie de son caractère, force de sa nature, habitude des morts longtemps annoncées (son père, soigné longtemps par ma grand-mère.) 

Tu sais, j’ai compris quand Vetterl m’a dit : ‘je veux parler à votre fils. Et qu’est-ce qu’il avait bien à te dire, que je pouvais pas entendre ? Qu’on allait sortir ton père de là ? Non, il voulait te dire que c’est fini, qu’il n’y a plus qu’à attendre.’ Impeccable, c’est même exactement ce qui s’est passé. Petit hochement de tête, je ne dis rien.

C’est pour ça que je lui ai dit : et je deviens quoi, moi ? Pour le secouer.

Mais c’est pas la question, ce que tu deviens, maman, on s’en fout, ce que tu deviens, c’est plus la question.

Oui, t’as raison, on s’en fout.

Retard du train, vent froid. Je la laisse dans le hall de la gare du Nord. Foule, baiser de loin d’un geste de la main, sourire.

Mardi 11 mars 2008. Renonce à la B.N. F, reste aux Martyrs. Rédaction Dicocomique (deux notices) et surtout rédaction longue du journal. Repas léger à la maison. Musique.

Téléphone de ma mère : ‘papa (elle dit bien papa) est très faible, il a dormi la plupart du temps pendant ma visite’, et  ‘il a pas voulu de la tarte aux pommes que je lui avais préparé. Il m’a dit : avant tu faisais de bonnes  tartes, et maintenant, ça vaut plus rien. Ah la vache.’

C’est pas grave.

Non, non, c’est pas grave.

Il faut que tu apprennes à lire entre les lignes : il voulait dire : ‘avant c’était le bon temps où je mangeais des piles de tartes aux pommes que tu me préparais…’ ‘

Oui, c’est pas grave. Mais tu vois, moi, je me disais que je le ferais manger (poverina, elle répète ça…), mais rien à faire, comme ci ou comme ça, c’est pareil, il veut plus rien.’ Étape dans la compréhension de ma mère, réflexion malgré le chagrin, ou par le chagrin. 

Elle me raconte la saturation d’oxygène, prise devant elle : 98 (ça doit être un indice…je n’en sais rien) au repos, l’infirmière dit : ‘c’est bien’. Ils lèvent mon père, sans le déplacer jusqu’au fauteuil, juste debout : prise de la saturation : 82. On le recouche : ‘tu vois, il est à bout, tout l’épuise, rien que de se lever, il perd des points…’

Oui, le pauvre, il est à bout…

Mercredi 12 mars 2008. Rédaction journal et notules Dicomique aux Martyrs, puis balade à pied jusque chez les parents, rue Eugène Jumin. 

Ma mère a fait un peu de ménage, c’est rare. Elle a égaré son téléphone portable et me demande de l’appeler. Astucieuse. 

Elle est directe : ‘moi, je suis tranquille, parce qu’après, je compte sur toi’. 

Après ? Après quoi ? 

Oui la crémation tout ça, je sais pas si ça se passe à l’hôpital, sûrement. Ou alors au funérarium de Chabeuil. 

Quand même, je suis surpris, mais ne dis rien. Je savais bien qu’elle bougeait vite et très sûrement, mais, là…direct à la crémation…

T’as raison, c’est plus facile à transporter. On rigole. 

Mais, elle y revient, ça la turlupine : ‘toi, ton idée, c’est quoi, pour la crémation ?’ 

J’ai pas d’idée, je trouve ça très violent, le feu…Mais on fera comme tu veux, pour papa.

Inquiète : ‘Ah bon, t’en as vu, on voit les flammes ? Et il paraît que le mort, il se redresse dans le cercueil, avec les flammes.’

Pourquoi tu dis ça ? Le mort se redresse ? Mais t’es dingue…Le cercueil est fermé, le mort peut pas se redresser. Dis pas n’importe quoi, tu veux ?..

Oui, je dis n’importe quoi. C’est ma tête… Pauvre sourire.

Non, on voit pas les flammes, c’est pas violent comme ça. En tous cas, c’est pas moi qui pousserai le bouton, qui donnerai l’ordre de foutre le feu à mon père. C’est ça aussi qui est violent, la décision, tu vois. Plus tout le reste, ce vacarme, ces flammes.’ 

Pour moi aussi, je voulais qu’on me brûle. 

Je calme le jeu et dis que je m’occuperai de ça, du cimetière de Chabeuil (sans discussion, c’est Chabeuil), et détails techniques, pas simples, les droits qu’on a à être enterré à Chabeuil : ‘mais enfin j’y suis née, et mon père y est né’. 

On fera ce qui est possible et je te dirai quoi. 

Évoquons aussi la concession familiale : ‘c’est Dédé [sa soeur, ma tante] qui m’a dit y’a rien qui presse, y’en a pour dix ans encore’. ‘C’est faux, ça arrive à expiration cette année’. ‘Oui, ben c’est pas moi qui m’en occuperai’ (geste de balaiement large). ‘Oui, tu parles, je sais bien qui va s’en occuper, c’est moi, mais c’est pas un problème, je le ferai.’ Lui dis au passage que papa, au vu des factures edf, habite Chabeuil.

Ah bon ? 

Le repas et ensuite se passe à ça. Je la laisse dire, très bavarde, sans doute inquiète, qui passe en revue les questions pratiques, entre l’hôpital de Taverny et le cimetière de Chabeuil. 

La laisse se reposer puis file Gare du Nord pour attraper le train de 13h.14. Cafard épais, je me connais : la tête prise par le chagrin, l’impression lourde de ne pas être là, la tête (physiquement) ailleurs, détachée. Et comme si j’avais les yeux tirés en arrière, loin dans la tête, mal aux yeux. 

Train sans problème (au retour cependant retard important, mais pas grave puisqu’annoncé à Enghien). 

Trouve mon père très faible. Immobilisé par ses tuyaux d’oxygène (pansement à la narine refait, plus solide et soigné, qui enrobe toute la pointe du nez) et par une seringue électrique. Contient du salbutamol (corticoïde) en perfusion, donc, à gros bouillon. Appareillage absent la dernière fois. Infirmière brune, queue de cheval, m’explique tout de suite : ‘…parce qu’hier, ça n’allait pas fort…’ Elle sort presque aussitôt ; papa ouvre un oeil : « elle me fait chier tout le temps, celle-là », sans explications. J’éclate de rire : mon père, rendu grossier par les médocs, lui d’ordinaire si retenu…

Il dort et, de temps en temps, dit des choses comme :

(abruptement) la femme à Jacques, cette grosse vachasse, elle s’est marié avec lui pour ses sous.

Jacques qui ?

Pochon, elle lui a fait 11 gosses, c’est pour ça que je dis grosse vachasse.

C’est ton cousin ?

Oui, enfin petit cousin…j’avais un autre cousin, à Villefranche sur Saône, Robert…

Meunier ? 

Oui, le fils à Benoni.

Le même âge que toi ? 

Oui, …quatre ou cinq ans de moins, peut-être. Il avait un soeur jumelle, Raymonde ; Robert ne s’est jamais marié, et y’a soixante dix ans que je ne l’ai pas revu, alors tu vois si je le connais bien (rires), et Raymonde, je connais pas son mari. 

….T’as des photos de tes parents ?

Je vivais seul, tu sais, j’étais toujours sur les routes, sur les chantiers, alors tu penses que j’emportais pas de photos. C’est Simone [sa soeur] qui doit en avoir, elle était là, alors toc, elle prenait des photos. 

silence….je suis parti en 50. Oui, de Saint Oyen, ça fait sept ans de vadrouille.

Ça forme le caractère ? 

Je sais pas.

… (long temps)…la menuiserie d’atelier, ça me plaisait moins, je préférais sur le tas, les chantiers. 

C’était où, l’atelier ? 

Chez Bugnano, à Mâcon, et chez monsieur Vernet, à Montbellet. 

Il demande : ‘et qu’est ce que tu écris, là’. 

Tout ce que tu dis. Je note tout ce que tu dis.

Fais voir…Passe-moi mes lunettes. Il examine mon carnet, et passe le dos de la main sur les feuilles de Bristol blanc ; il ne peut me relire. Alors, je lui lis mes notes in extenso, sourire au passage de l’infirmière à queue de cheval, rire et hochement de tête. 

Des carnets, comme ça, les mêmes, j’en ai des pleins tiroirs, je note tout, là dessus. Une manie.

Oui, une manie.

Fatigue….

…et le stylo, tu l’as piqué à qui, cette fois ? 

Je ne vois pas à quoi il fait allusion, mais lui montre mes marqueurs 005, très fins, lui dis que j’en ai des douzaines, partout dans la maison, et dans mes poches. Ça l’amuse, peut-être l’idée de ‘mes outils’.

Et le chantier, c’était pas dangereux ?

…l’atelier, c’était les doigts.

Et toi, t’as jamais rien eu ? 

Non. Il montre ses mains. Toujours belles et fines. ‘Et sur les chantiers, on risquait moins, pour les mains.’ 

Infirmier Arnaud change la perfusion. Il reviendra pour remonter mon père dans son lit et remettre une taie sur l’oreiller. 

Vous êtes plus doux que l’autre portuguaise..

Arnaud : ‘j’ai rien entendu, je ne sais pas de qui vous parlez’. Sourire. Découverte d’un père peau de vache, ce que personne, et pas ma mère non plus, ne m’avait dit. 

Docteur Vetterl passe : ‘c’était critique, hier soir ; on lui a mis des corticoïdes’. On sort de la chambre. On poursuit la conversation dans le couloir. Je suis prudent, toujours à faire attention à ne rien dire de trop net, pour ne pas donner à penser qu’il est temps de débrancher mon père. 

Moi : ‘vous demandiez que ma mère intègre les données nouvelles, et le diagnostic pessimiste, c’est fait et comment ! Elle est parfaite, elle comprend bien, mais c’est pas facile. On parle cimetière, crémation, et le reste….Et si c’est pour prolonger le cauchemar pendant deux semaines.’ 

Vetterl : ‘Oui, c’est ce qu’on s’est dit au téléphone. Il n’y a rien de nouveau, on en parlera au moment…opportun’

Moi : ‘Au moment…critique’. Il ne répond pas.

Mon père dort. Puis crache, avec difficulté. 

…Ça me fatigue de faire ça (geste d’évacuer les crachats), alors…y’a des moments où je me dis…autant plonger…seulement, la punition, c’est justement de ne pas plonger, de pas pouvoir. 

-C’est pour ça que tu ne te bagarre plus ? 

-Oui, peut-être…aussi. 

-Et ça te fait pas peur, de plonger ? 

-Oh…pas tellement…

-T’es sûr que tu fais pas le malin ? 

-Non, je fais pas le malin. 

…Papa, quand tu auras mal, il faudra me le dire. 

-Oui, et qu’est ce que tu feras? (Alerté)

-Je le dirais au toubib, il y a des médicaments, pour la douleur.

-Oui.

Râle, crache. Efforts. 

-…(temps long)…dans dix ans, tu seras à la retraite, toi. 

-T’es drôle mais dans mes métiers, on a pas grand chose, comme retraite. (Je passe les détails), mais ne t’inquiète pas pour nous, ni pour les enfants. 

-C’est Mamy ?

-C’est Mamy, et nous aussi, on en gagne, de l’argent. 

-Jenny, elle fait toujours ses trucs (geste fin de taper à la machine.)

-Bien sûr. Et Mamy a donné de l’argent aux enfants. Beaucoup. Je veux qu’il sache. Ça le tranquillise. 

-Combien ? 

-15000 euros

-Ça fait combien ?

-10 briques.

-C’est bien, c’est très bien.

J’explique que Nelson veut s’acheter un bateau, et filer loin, et qu’Anna va s’offrir un beau labo. Écoute, acquiesce… 

…dort un grand moment. Mes mots croisés, assez facilement, signe d’une certaine fluidité de l’esprit. Très envie de faire des photos. En fait [Petit Leica que j’aime] [dont est tirée la photo qui ouvre ce texte] et songe : qui, pour dessiner un masque mortuaire, après ces photos ? Ridicule. Moment de calme, bruit d’aquarium de l’appareil à médocs. 

Dans le couloir, pendant que l’infirmière (à « température », taches de rousseurs, grande gentillesse, geste de caresser la joue de mon père) l’aide à ‘aller aux water’, c’est lui qui a demandé, en ces termes. Inquiétude, comme par bouffées, quand je reste seul et qu’il dort, tourne en rond, très agité : faut arrêter ça, je butte là-dessus, veux tout maîtriser, tout redire à ma mère, tout expliquer. M’affole tout seul. Peux rien dire. En reparler à Vetterl, et échéance : je lui dirais quoi ? et quand ça va arriver, ce moment-là ? Ça ne va pas, je tourne en rond.

Dans les aller-retours de l’infirmière entre la chambre et le couloir, pour son petit matériel, elle me dit, sans ambages : ‘il a de la chance d’avoir une famille comme ça, solide’. Elle fait un signe des deux mains qui semble vouloir dire : ‘la tête au carré’, ou ‘les idées en place.’ Je ne sais pas vraiment quoi penser de ça, flatteur, mais qui me fait craindre que de notre ‘solidité’, les toubibs pourraient tirer de sales conséquences. Je comprends aussi (mais doute) qu’il aurait suffit de ne pas lui donner de salbutamol (ou ce qu’il y a dans la seringue) pour que mon père soit mort. N’ai pas la présence d’esprit de poser la question. M’en veut tout de suite.

Il est calme quand on revient dans la chambre ; il dort. Puis, il refuse l’aliment protéiné qu’on lui propose. ‘Tenez essayez de lui faire prendre ça’, me commande l’infirmière. Mais rien à faire. 

-…Tu vois, je m’endors tout le temps, me dit il.

-C’est parce que ça te fatigue.

-Oui…

-(Long temps.) Brusquement : ‘tu m’excuseras, Claude.’

Remonte le drap sur sa poitrine, mains croisées. Puis alerte crachats, crache à côté du récipient vert, en met partout, besoin de mouchoirs, que je lui tend. Vais rincer le récipient vert. Lui rend. Se rendort.

Difficultés à respirer. Dort.

5h.-1/4, je sors et m’en vais et lui dis : ‘maman viendra demain, et puis vendredi. Et moi samedi.’

-Et aujourd’hui, on est quel jour ? 

-Mercredi.

-Demain, c’est Mémé, alors, et toi samedi ?

-Oui, dors, tu es fatigué.

-Oui.

Sortie de la gare du Nord, après un voyage sans histoire, puis remontée à pied vers les Martyrs. Froid, fatigue de la conversation avec Vetterl : qui va décider de la fin de la vie de mon père, pour préserver ma mère ?

Rue de Dunkerque, à un carrefour je tombe sur Suzanne C., qui traverse en courant. L’arrête et l’embrasse. Amusement : ‘j’ai attrapé le chikungunya en Inde’, elle file chez son toubib ; je décide de l’accompagner. Tout de suite, je lui dis : ‘il faut que j’appelle ton fils, je voulais lui parler à Chabeuil, mais finalement on a pas eu le temps : qu’est-ce qui se passe à la fin de la vie, dans un hôpital, qui ‘débranche’ ? Qui décide ?  Jusqu’à quelle douleur faut-il aller ? Suzanne, directe, comme une consultation expresse, très fine : ‘ça va être quinze jours pénibles, pour ta mère, et alors ? Remettre à l’échelle d’une vie. Vous n’êtes pas entre les mains de fondus intégristes ; ils savent ce qu’ils font. Et si c’était ça la fin de vie : un moment forcément dur ?’  Et : ‘le grand risque psychologique que tu prendrais à exiger quoique ce soit. C’est dur mais, il faut faire avec. Ton père a eu une vie de bataille et de courage. Et bien, c’est conforme à sa vie, ça colle, ce n’est pas le scandale que tu dis. Au nom de quoi tu interviendrais ?’ 

Ça va très vite, on sent que Suzanne parle d’expérience, et que le sujet est lui est bien connu. Sa vivacité habituelle : elle met beaucoup de gentillesse à être si intelligente. Je l’embrasse sur le front et lui dis : ‘tu es un ange’ (la rencontre) et aussi l’apaisement immédiat. ‘On se voit demain au vernissage de Philippe.’

La rencontre avec Suzanne a changé mon itinéraire : je decide de ne pas rentrer aux Martyrs : je flâne vers le Palais Royal et vais dîner tôt à la brasserie Ruc, sandwich club et mise à jour des notes prises cet après midi et même archivage des photos. Attente de la Comédie Française, où je viens de prendre un billet. Foule. Très belle soirée de théâtre : Jean-Luc Lagarce, création à la Comédie Française. Mise en scène : des effacements, qui font comprendre que le  jeune type va mourir. Lui : élégant, phraseur mais pas grave, souriant, danseur. Quelque chose d’assez classique (Lorenzaccio ? ) Succès, public heureux. Je rentre à pieds. Agitation d’officiels autour de l’Opéra, berlines avec chauffeurs, armée de gardes du corps. Grand drapeau israélien sur le fronton. Contemplation vague puis reprise de mon chemin jusqu’aux Martyrs.

Jeudi 13 mars 2008. G.W. : récit confus, trop de choses, et très mal disposées. Puis affaissement à la terrasse de La Palette de la rue de Seine, attente d’un rendez-vous chez un coiffeur voisin. Téléphone à ma mère: lui fait le récit d’un père très faible. Je lui dis que je l’ai trouvé très courageux, drôle et des efforts de tenue. Lui relate très simplement ce bout de dialogue : ‘t’as peur de mourir ? Même pas.’ 

Ma mère : ‘le pauvre.’ 

-La moindre des choses, maman, ce qu’on doit à papa, c’est de nous tenir aussi bien que lui. Plus que ça à faire (et autres idioties…)

-‘Quand je le vois comme ça, ça me fait…’

Me semble qu’elle pleure. 

-‘Je passerai te voir demain.’ 

-Quand ? 

-Matin.

-‘J’ai pas retrouvé les papiers de l’assurance vie. Faudrait demander à papa, sans lui donner l’impression…’

-Papa s’en fout, maintenant, mais on regardera, ou on appellera le CIC, et on demandera.’ 

Confirmation : elle nage dans les papiers, sans doute peur d’être submergée, par ça et le reste. Hier, c’était ça, sa crainte des ‘paperasses’ liées aux obsèques.

-‘C’est pas grave, on verra ça la semaine prochaine, on appelera la banque tous les deux.’ 

Coiffeur : bien, relax, jeune type, coupe courte, rue de Buci. 

Fatigue et chagrin de la rédaction du journal, et décryptage des notes prises hier. Bourdonnements, forte fatigue. 

[Dernières notes prises au jour le jour. Je reprendrai la rédaction de ce journal, de tête, le lundi 24 mars, à partir des notations, parfois détaillées, de mon agenda]

Jeudi 13 mars 2008. Vernissage de l’exposition de Philippe : pris le vieux 67 à Pigalle. Très en avance, bien sûr, personne à la galerie, du bruit à l’étage, pourrais tout dérober (tenté, notamment statuette de terre cuite, dont la tête est figurée par un coeur passé à la feuille d’or). Fais un tour dans les jardins du Palais Royal, pluie froide. 

Coup de fil à ma mère ; peur qu’elle ne s’enfonce après la bousculade des nouvelles du matin. Rien du tout, elle est plutôt enjouée. M’en raconte une bien bonne : ‘et tu sais ce qu’il me sort, ton père ?’ Non. Il me dit : ‘je sais où tu étais pendant ces trois jours. ‘Ah Bon ?’ ‘Je sais, tu couches avec Albert’. ‘Tu te rends compte, je couche avec Albert ; alors je l’ai engueulé, je lui ai dit Albert est à 600 kilomètres, et moi, je suis là, arrête de dire des bêtises’. Moi : ‘c’est l’amour maman, ce qu’il en reste, il est inquiet, il est perclu de médicaments, il est fatigue.’ ‘Oui, oui, il s’est excusé, et il m’a dit : c’est pas un rêve, c’est un cauchemar.’ 

Le reste de la conversation à ce propos : ‘mais qu’est ce qu’il a, avec Albert ?’ Moi, heureux finalement que ça fasse diversion, sur le ton de la blague égrillarde : ‘à ton âge tu fais tourner la tête aux Noirs bien montés dans le train, et tu trompes mon père avec Albert, quelle santé !’ Allusion à une scène de son train, qu’elle m’a racontée de ces dernières semaines : un grand Noir s’est assis en face d’elle et a dégraffé sa braguette en lui montrant sa queue : ‘Ah oui, tu as raison, elle était belle, celle là.’ Elle avait rit, pas plus affolée que ça, et le type n’avait pas insisté. Elle m’avait raconté ça comme ça, avec sa bonne nature que j’ai toujours tant aimée, elle qui revenait de visiter son vieux mari mourant : ‘elle était belle, celle-là…’ Sinon, elle fait le récit de mon père affaibli. Noté elle aussi la grande seringue électrique, qui s’est mise à siffler, à sonner ; elle était vide ; l’infirmier fait sortir maman pour des analyses (sang, urines, mais elle ne sait pas trop…). Prévu de passer la voir samedi, avant d’aller à Taverny ; blague sur les éprouvants déjeuners que lui livre Émeraude.

Puis vernissage : pluie, conversation sous pébrocs avec un type très chaleureux, voisin de Martine S., retour du Vietnam ; esprit, mime et anecdotes. Tous les amis sont là. Mais, avec Suzanne, décidons de ne pas dîner avec tout le monde : nous éloignons vers la place des Victoires, pour aller vers Clichy manger un morceau et continuer la conversation d’hier. Mais une fois assis dans la voiture, bouclé ceinture et coup de fil de ma mère, voix blanche, désordonnée : ‘…dis…l’hôpital vient d’appeler, ça va pas, pas du tout. Ils veulent que tu les appelles.’ ‘Je viens te voir, tout de suite’. J’appelle l’hôpital, mais rien, je n’ai que le numéro de Vetterl, direct ; laisse un message. Rappelle ma mère : ‘j’arrive, je téléphonerai de chez toi, je suis là dans dix minutes’. Suzanne m’accompagne en voiture jusqu’à la porte de Pantin (récit du refus de son père à elle, d’arrêter quoique ce soit sur les injonctions des toubibs, et mort. Il disait : je suis pas un infirme…) Je dis: ‘c’est fini. Mon père est mort, c’est sûr. Ou alors c’est tout près’. ‘Tu veux que je t’emmène à l’hôpital ?’ ‘Non, je monte chez ma mère, tu m’attends en bas, et si j’ai besoin, je t’appelle’. ‘Tu le feras ?’ ‘Non’. Sourire, je claque la portière. Je l’entends : ‘je t’aime, je pense à toi.’

Ma mère m’ouvre et tout de suite : ’ça y est’. 

‘Ça y est quoi ? Il est mort ?’ Signe de tête et grands yeux tristes. La prends sur mon épaule, debout derrière la porte d’entrée. On s’asseoit : les coups de fils commencent, service palliatif, morgue, etc…

Note comique, bien dans la manière de ma mère : elle cherche dans le dictionnaire où est Argenteuil, à la morgue de quoi il faudra aller chercher mon père demain, et voilà qu’elle me lit la notice entière, Argenteuil patati patata, je la laisse faire ; elle s’attarde sur les asperges, spécialité, ‘tiens je croyais que c’était les haricots’…Je dors chez elle. Elle s’occupe à défaire leur vieux canapé. 

Mon père sera enterré le 20 mars 2008 au cimetière de Chabeuil. 

hop du balai