les serres de la jeune buse du Jardin des Marceaux

LES SERRES DE LA JEUNE BUSE. Serres nettoyées et brossées, disposées sans colle ni fixations sur un tronçon de montant de fenêtre, lumière naturelle d’atelier, 8×18 cm, h = 4 cm. Février 2025. 

Dimanche 16 février 2025. Trouvé il y a trois jours dans le jardin des Marceaux, le cadavre d’une jeune buse, morte de je ne sais quoi, mais marquée d’une blessure au cou. C’était dans le chemin d’entrée de la maison, dans la butte toute proche du vilain mur des voisins, sous le grand acacia, derrière la viorne boule de neige. L’oiseau était sur le dos, et comme tout est défeuillé là-autour, son plumage ventral, très clair, se détachait bien sur le lierre sombre qui tapisse l’endroit. Je l’avais remarqué d’un simple coup d’oeil alentour, quand j’avais commencer à marcher dans le chemin qui borde l’endroit et qui longe le Canal des Moulins. 

Depuis quelques temps, cet hiver, j’entendais avant de la voir, cette petite buse qui prenait son envol dès qu’on faisait un pas dans la cour de la maison. Son battement d’aile me la signalait brièvement ; elle planait ensuite vers le grand champ qui fait face à ce bosquet de notre jardin, où elle se tenait très à couvert. J’étais heureux de la voir ; c’était tous les jours ; c’était la première année et cette apparition me disait que notre jardin était bien devenu un refuge pour les oiseaux du coin. Jenny procède avec entrain au comptage des piafs du jardin, les photographie quand c’est possible, enregistre leur chant pour les identifier, toute une vie nouvelle, en somme, à connaître et à détailler. Surtout à nourrir l’hiver, surtout à guetter. Et voilà la jeune buse morte ; sans doute les chats des voisins : à nous le grand jardin refuge, à eux les gazons-parkings déserts dont il leur faut bien sortir pour chasser et se distraire ; chez nous leurs proies, chez eux leurs croquettes et leurs litières où ils chient sans doute les restes de ce qu’ils ont tué chez nous. Pigeons, serins, moineaux, mésanges, tous y laissent des plumes, à la distraction des félins imbéciles du voisinage ; le plus souvent, je ramasse ces plumes et je conserve les plus colorées pour les montrer aux enfants par des montages faciles sur des bouts de carton de récupération sans ornements. 

Quand je l’ai ramassée, la jeune buse était souple, pas encore raidie par la mort, et pas d’insectes nécrophages pour l’attaquer ; je l’avais rangée dans le garage, en équilibre sur de vieux tréteaux métalliques. J’avais déplié ses grandes ailes solides, vérifié que les rectrices de sa queue tenaient bien, et touché les pointes de son bec et de ses serres, me promettant d’en faire quelque chose. Mais je ne pouvais pas laisser traîner ce cadavre bien longtemps, d’abord parce que sa décomposition m’aurait vite empêché de la dépecer, et puis aussi à cause de Jenny, qui m’avait signalé que cette dépouille de rapace l’effrayait quand elle allait dans le garage, pour se saisir d’un outil de jardinage ou d’un autre : pourquoi t’as peur d’un oiseau mort, il bougera plus ?.. /te moques pas de moi, j’ai pas peur, je sursaute, ça me surprend/bon, bon…

Hier, j’ai opéré la jeune buse sous le hangar, sur le billot où je refends d’ordinaire le bois, d’abord avec le sécateur à volaille de ma mère, puis avec notre courte hache à la lourde tête, très efficace. Le sécateur ancien n’y pouvait rien : les attaches des ailes notamment, et des pattes aussi du jeune rapace sont très solides, tendons ou je ne sais quoi, difficile à séparer du reste de la carcasse. J’y suis finalement arrivé : les deux ailes, la queue et les serres, sectionnées pour ces dernières comme on coupait jadis les pattes des volailles, d’un coup de hache. Et j’avais enveloppé ça dans de vieux journaux, et remis à l’abri dans le garage, à une place plus discrète. Et j’ai porté ensuite le reste du pauvre cadavre, démembré, au bord du Canal qui coule un peu plus loin, dans un buisson de ronces et de vieux lierre. Mais cette boucherie maladroite m’avait impressionné, sans doute, puisque j’y ai repensé cette nuit, dans mon deuxième demi-sommeil, passage demi conscient où je peux faire des plans vagues, pour prévoir et occuper la journée qui ne plus tarder à s’ouvrir. Les serres surtout me revenaient, spectaculaires dans le rêve, et menaçantes, acérées. J’ai repassé mentalement les manières que j’aurais de plumer la jeune buse, et de détacher peut-être les griffes, pour les garder comme des bijoux. Je me promettais d’ébouillanter la jeune buse, pour détacher plus facilement les plumes ; il me faudrait ensuite désinfecter ces plumes, pour les conserver longtemps et ne pas qu’elles se délitent. J’avais tout de même décidé de commencer par les serres de l’animal mais, au moment de me mettre au travail, dans la matinée, pas moyens de retrouver ces bouts de pattes ; j’ai cherché partout, dans les vieux journaux où j’avais rangé le reste des plumes, sur l’établi du garage, rien à faire. Il m’a fallu demander à Jenny si elle n’avait pas fait disparaître ces petites serres, qu’elle aurait pu trouver ici ou là. Elle prit alors un air (très léger) dégouté, discret recul de la tête et je me suis souvenu que ce sont ces morceaux là qui la rebutent, quand il faut cuisiner du poulet, le bout des pattes, un truc ancien, de son amérique culinaire : le bout des ailes, ça va (chicken wings), mais le bout des pattes, c’est repoussant, c’est la mort et son malheur, sans doute. Mais Jenny m’a aidé tout de même à chercher les bouts de pattes de buse que j’avais égarés ; et comme d’habitude, c’est elle qui a trouvé : sous le billot de bois, un peu à l’écart où le choc de la découpe à la hache les avait projeté ; elle me les a montrées, puis c’est éloignée un peu. Je les ai ramassées, les serres de la jeune buse et, sans faire le malin, sans faire mine d’effrayer Jenny, je lui ai montré ces très belles serres, qu’en appuyant un peu au centre de la patte, sous les coussinets, j’arrivai à déployer tout à fait. C’était très beau, et les écailles des pattes, jaunes, étaient bien disposées, dans de parfaites proportions, dans une géométrie impeccable. Jenny les a contemplé avec moi, avec un air de réprobation tout de même et je suis allé faire bouillir de l’eau dans la vieille bouilloire chinoise. Dans l’évier de la cuisine, j’ai déplumé le bas des pattes de la jeune buse, jusqu’à la partie écaillée des serres. Puis j’ai frotté ces écailles avec une brosse à ongles, j’ai ensuite séché le tout soigneusement et je suis monté à l’atelier où j’ai immédiatement, sans hésiter sur le dispositif, disposé ces reliques de vie sauvage sur une pièce de bois qui trainait sur la table à dessins. J’ai pris sans attendre la photographie que vous voyez ici, sans effet d’éclairage autre que le soleil d’hiver oblique qui passait par la verrière. Et puis enfin, j’ai rédigé le cartel d’explication un peu longuet qu’on vient de lire

claude meunier

hop du balai