J’ai un double héritage, que je dois honorer et voici pourquoi je m’efforce de dire à présent égoiste, sans le tréma, mais égoïne, avec.
Ça m’est revenu brusquement (début mai 2015) au moment d’une faute de frappe qui avait fait apparaître sur la page blanche de mon écran cette faute de prononciation, celle de ma mère, à cause du tréma manquant. É-GOIS-TE, voilà comment elle prononçait ça, sans tréma sur le i, comme dans poisse, si l’on veut, pour rester dans son dictionnaire, comme dans angoisse, pour en sortir. Mais je ne doute pas que la faute de ma mère était intentionnelle : elle savait ce qu’elle faisait, ça lui allait bien, cette manière de se payer la fiole du fiston en même temps qu’elle lui signalait un vilain défaut d’enfant tunique qui se pousse du col. Parce qu’elle se moquait, c’est sûr, c’était bien d’elle cette manière de souligner les mots compliqués, de les monter à son niveau d’ironie (et non pas s’abaisser, elle et son style moqueur, au niveau de la faute de français. Depuis sa mort, je me suis familiarisé à son propos avec ces changements de perspective, qu’elle affectionnait) et de raillerie. Oui, c’est ça : ma mère était une sarcastique (elle mordait) d’ordre supérieur, modeste et grandiose, comme on dit, qui tirait vers le haut les trémas et le reste, le français. Et qui se payait ma fiole.
Je dirai maintenant ‘égoiste’.
Alors qu’elle disait très bien égoïne. Qu’il ne s’agissait pas d’écorcher, puisque elle abordait le domaine de mon père menuisier et son très riche vocabulaire technique ; là elle tirait vers le haut, ma mère, admirante, considérante, à une hauteur artisane, à hauteur de respect. Respect des outils, respect du tréma : la psychologie et les chichis familiaux, dont on peut se moquer comme on vient de voir, cédant devant leurs sacrés métiers. Une fois, mon père m’avait dit, à mi-voix : ce genre de scie, on appelle ça une grande sale./Une grande sale ?/Oui, elle est gouine, c’est une grande sale. Et comme il était toujours très mesuré (l’amenuiserie, sans doute…) jamais vulgaire, murmurant et finaud (la diphtongue ou-ine, qui fait astucieusement entendre le tréma)
ce genre de souvenir me revient comme une révélation troublée de tendresse.
Je dirai maintenant ‘une grande sale’.
Je publie cet article aujourd’hui (24 mars 2025) parce que je viens de retrouver la grande sale de mon père, enquillée derrière les scies de l’atelier.