Partitions. Automne-hiver 2024-25.

Wozzeck et Le Turc en Italie (Lyon) et La petite renarde rusée (Bastille). Photo ci-dessus : Elena Tsallagova au salut (Bastille, 19 janvier 2025), petite renarde fabuleuse, sauvage et insaisissable.

Wozzeck, d’Alban Berg, opéra de Lyon, dimanche 6 octobre 2024. Ouverture de la saison, mise en scène de Richard Brunel, directeur de la maison.

Le décor est glacial et gris, éclairé au néon ; les perspectives très marquées sont courtes et resserrées, le fond de scène est proche ; il y a peu de profondeur, peu d’espace : pas d’échappatoire pour le soldat Wozzeck hors de ce huis clos clinique : il n’est plus seulement la victime de la grande guerre et de la folie des temps, mais celle du monde de la médecine et de la surveillance qui va avec, nouvelles barbaries toutes les deux. Il est moins un soldat qui perd pied qu’un fou qu’on opprime et qu’un cobaye qui doit vendre ses organes ; les hallucinations où il s’abîme traditionnellement dans le livret semblent ici produites par les médicaments dont on l’accable, par les expériences dont il est victime. Et la mise en scène est très claire, répétitive, efficace de ce point de vue : Wozzeck est aux prises avec un médecin, un prêtre et un notaire (ou un ministre ?), les trois ordres de la domination. Omniprésence tout au long de la surveillance (et ses cameras) punitive qui conduit le pauvre Wozzeck à la mort. Un Wozzeck nouveau, dense et cohérent, très intéressant.

A Paris j’avais vu en mars 2022, à l’opéra Bastille, un Wozzeck à la violence grandiose, une partition de grande guerre et de champ de bataille, de sang et de gueules cassées, sorte de malédiction visuelle peinte par William Kentridge, un plasticien de grandes choses et de grands formats. Ça m’avait beaucoup plu, ce Wozzeck infernal, l’histoire qui nous broie sans rémission, tambours de guerre et incendies meurtriers. La mort de Wozzeck : le peuple souffre de la guerre, toujours, et ça va mal finir, cette exposition incessante à la barbarie. Je me souviens d’un Wozzeck titubant, accablé, chanté (Johan Reuter) comme à côté du drame, absent et dévasté, très beau.

A Bastille encore, en mai 2017, j’avais trouvé très bien le Wozzeck de Christof Marthaler. J’ai retrouvé mes notes où je relevais ‘un parfait glissement de la folie’, très maîtrisé, sans les passions sexuelles meurtrières d’ordinaire attachées au personnage. Noté aussi un ‘grotesque bien rendu, du reste du monde et des institutions’. Bien chanté (Johannes Martin Kränzle) mais trop solide, pas fêlé, pas sujet à de sanglantes visons qui emportent le drame’. Mais Marthaler : parfait, linéaire, un maître.

Le Wozzeck de Brunel, à Lyon, c’est tout autre chose, la grande guerre, folie de tous les hommes, vacarme, est remplacée par la folie tout court, la grande folie, le haut mal et Berg est mis au service de cette universalisation : tout est halluciné, malade, oppressé. Pauvre entre les pauvres, Wozzeck doit, pour l’argent, participer à des expériences médicales, en être le cobaye. Ainsi, il n’y a plus de pantins ‘troupiers’, plus de comédie amoureuse, ni de débordements érotiques qui pouvaient faire comme des à-côtés au drame. Reste seule : la pauvreté ultime, celle de la folie du corps acheté, folie médicalisée, surveillée dans tout ce qu’elle fait et chante. Dès le début Wozzeck est balloté vocalement : la direction d’orchestre (Daniele Rustoni, chef maison) rend très bien compte de ça, de l’emballement vertigineux, des saccades et des répétitions insensées du héros : il sombre, irrémédiablement, sonné et accablé.

Jouée par Daniele Rustioni, la partition d’Alban Berg est heurtée et a-rythmée (surtout au début, à mon avis, après ça s’empâte (un peu), composée d’infinies variations de cadence, de ruptures et d’allusions appuyées à des berceuses, à des fanfares etc…Berg nous force à écouter la chanson d’un héros déréglé par la folie, déshumanisé, sans langage propre : j’avais aimé le Wozzeck de guerre, seul héros d’opéra à n’avoir pas de prise sur son destin, asservi et aliéné, mais le Wozzeck de Brunel-Rustioni enrichit et complète ce portrait de héros faible et dominé : son Wozzeck est passif, qui glisse tout au long, assommé.

Dans cet espace clinique, une sorte de loge intime est réservée au drame amoureux où Maria accable et humilie Wozzeck. Cette cuisine est étroite, montée sur rail ; elle fait comme un foyer coulissant, mis en incise dans un espace clinique plus vaste, cadre large qui reste donc très présent. Mais la cuisine est filmée : le meurtre de Wozzeck est ainsi dramatiquement évident : pas de doute, il est coupable. Pas de doute non plus, Marie le trompe avec ce butoir de sergent-major. Très beau : Ambur Braid la chante en continu, sans à-coups expressionnistes, très tenue dans une manière de parlé-chanté, qui fait comprendre que le destin de Wozzeck est finalement ordinaire et quotidien.
Stéphane Degout est un Wozzek renversé par la partition, rêveur quasi comateux, sa misère chantée est la notre, lente et dépressive. Passif et sans prise sur le drame, Degout rend NOTRE époque terrifiante. Grand rôle.
La surveillance des caméras, la dépendance hallucinée aux médoc et à la médecine : c’est l’agonie de l’esprit, la folie. Très belle leçon.

Le Turc en Italie, de Rossini, Opéra de Lyon, dimanche 15 décembre 2024. Mise en scène de Laurent Pelly.
De Stendhal en Italie, j’avais retenu cette maxime du bonheur : ‘à force d’être heureux à la Scala, j’étais devenu une espèce de connaisseur.’ Ça m’avait fait de l’usage, et j’y ajoutais bientôt une autre sentence, commode à un jeune homme qui cherche à s’établir : ‘vivre en Italie et entendre cette musique devint la base de tous mes raisonnements’. Et donc, sans insister trop : sans musique (et sans art), pas de connaissance, pas de raisonnement, trop secs, rendus à la raideur du monde des idées, qui ne servent à rien, les idées, et certainement pas à la recherche de la vérité. Et encore moins du bonheur, ça a fini par devenir évident. Enfin…c’est comme ça que je voyais les choses, moi aussi, et pour être ‘heureux à la Scala’, j’avais couru à tous les Rossini de (sa) jeunesse ; j’en ai vu des tas, pendant tout un temps, il y a vingt-cinq ans, au Châtelet, au théâtre de Rungis qui m’avait accueilli en résidence d’écriture, tout un programme de légèreté et de charme : Pierre de touche, L’Occasion fait le larron, Le voyage à Reims, La pie voleuse, etc…Et heureusement ce Rossini-là, puisqu’il remplit les salles, ne disparait jamais vraiment des programmes, et je n’avais pas manqué non plus Le comte Ory, ni la Cerenentola, à Lyon, il y a une dizaine d’années.
[Je retrouve dans mon Journal de l’époque, cette note de janvier 2007 : vu La Pietra del Paragone, au Châtelet, mise en scène de Pierrick Sorin, jeune artiste vidéaste très lancé. Les effets visuels, spectaculaires d’invention, ajoutent à la joie de vivre et à la légèreté. C’est mon troisième Rossini de jeunesse : toujours le même effet de liberté et de grâce. Dispositif scénique amusant, beaucoup de vidéo : des maquettes sont amenées sur scène, et filmées, on incruste alors les chanteurs, filmés en gros plans par ailleurs. Et on projette sur de très grands écrans suspendus. Effet de télé novelas, de plateau télé, et de bande dessinées, impec. Hésitations des amoureux : faut-il aimer dans ce monde-là, faut-il se laisser aller à l’amour alors qu’on connaît la suite, et les embuches et les complots de l’argent et de l’arrivisme ? Hésitations : on met alors des stratagèmes au point, pour aider la raison à décider. Et le chant fait partie de la ruse amoureuse : les burlettas que j’aime beaucoup.
Je passe une excellente soirée, peux me croire à la Scala ( à force d’être heureux à la Scala, etc…]

Ce que je cherche, chez ce Rossini de grâce italienne et de bonheur musical ? Tourbillon, folie orchestrale, variations joyeuses, tempêtes et artifices, audace. Artifice : la jeune première triomphe, son amour l’emporte, PARCE QU’elle chante bien et que son chant tourne la tête du jeune benêt empêtré. Audace : l’art décille et la fantaisie (pas du propos, ni des situations, de la musique) dégonfle les baudruches du vieux monde et de l’ordre ancien, notaires, barbons, pères et beaux pères, qui sombrent dans le ridicule de leur impuissance empesée. Pour tout vous dire, j’avais complété ça par les Leçons américaines de Calvino, où, dans un éloge de la légèreté, associée à la vitesse, l’exactitude, la visibilité, la multiplicité et la consistance, on trouve cet avertissement : ‘il y a une légèreté du pensif, de même qu’existe comme chacun sait une légèreté du frivole ; mieux, en regard de la légèreté pensive, la frivolité peut apparaître pesante et opaque’. Méfiance donc, à Rossini (et Offenbach surtout), pour que la frivolité ne devienne un accablement. [Parce que, si la légèreté est prise en compte par la seule parodie, c’est marrant si on veut, mais ça peut devenir pesant comme une bonne blague.
Voilà, je vous ai tout dit : Calvino, Stendhal et Rossini…pour ce qui est du style en tous cas, vous n’avez plus d’excuses…
Pour le Turc en Italie de Lyon, Laurent Pelly est à son affaire, : sa mise en scène évite les écueils qu’on vient de voir, la lourdeur parodique et la pesanteur du second degré. Avec son Turc, traité avec de grands moyens (vidéo, décors) la fantaisie de Rossini éclate en grand spectacle : Le Turc est au fond une bluette orientalisée que Pelly illustre par de grandes reproductions des couvertures de Nous deux, magazine sentimental d’époque, quand on y croyait, à l’amour de roman photo, des à-plats immenses et décadrés qui cloisonnent la scène, qui surprennent à chaque fois par leurs couleurs, leur graphisme désuet et leur drôlerie.
L’héroïne de Rossini, c’est la musique, c’est elle qui a le premier rôle dramatique, qui traduit l’allant de la vie et qui change les choses et les coeurs : elle l’aime, il l’aime, c’est un peu empêché au début, mais le chant et un ou deux grands airs rétablissent la situation. Soudain un bel homme apparaît sur scène, apporté par l’étrave d’un rafiot de papier carton ; costume chamarré, pectoraux attrayants, il a quelque chose d’oriental que la partition avait annoncé de manière appuyée. La jeune première commente la scène et chante alors : ah, voilà un beau turc : elle va chavirer, c’est sûr. Simple, sans autre explication. Et charmant, léger, pas d’histoire, du bel canto. ‘Oh un beau turc’ : elle va lui tomber dans les bras, que voulez vous qu’elle fit, devant tant d’attraits irrésistibles.
À force d’être heureux à Lyon…

La petite renarde rusée, de Janacek, à l’opéra de Paris-Bastille, le dimanche 19 janvier 2025.
En octobre 2002, j’avais emmené Anna voir cette Petite Renarde au Théâtre des Champs Élysées. Elle avait 13 ans et s’était appuyée à la rambarde de la loge, les yeux écarquillés, penchée vers la scène, les oreilles aussi, grandes ouvertes, elle écoutait et regardait tout, tout d’une traite, sans entrer dans les détails. es temps étaient alors difficiles pour la famille, qui ne sortait pas de la mort de Claire, infinie tristesse que j’avais voulu distraire par cet opéra d’animaux et de liberté, de fantaisie savante et populaire.
On avait gardé un très beau souvenir de ce spectacle, beau, complexe et direct, on en parlait parfois. Quand j’ai appris qu’on reprenait La Renarde, la même petite Renarde, j’ai alors pris trois places, pour Anna et moi, et aussi pour son fils Liam et nous voilà partis, sûrs de cette bonne idée, de revoir, elle et moi la même histoire simple, animée de la même musique savante et légère, vingt ans après. Dans la matinée, je suis allé prendre Anna et Liam à la gare de Lyon où ils arrivaient de Saint-Etienne et, après une gentille dérive dans Paris (Tour Eiffel pour Liam, balade à pieds quai de Seine jusqu’à Concorde), nous voilà installé dans une brasserie à Bastille, où j’ai demandé à Anna et Liam de faire ‘une petite addition’…

Quand j’ai offert à Anna les tickets d’entrée du Théâtre des Champs Élysées, ceux d’il y a vingt ans, la preuve, la date, le prix, la loge, le rang dans la loge et tout ce que à quoi cristallisait le vieux souvenir, elle s’est troublée, ça s’est vu à un silence qui a doucement coupé le repas. Le programme aussi, que Liam a voulu lire, ramenait avec lui l’opéra du passé : il nous a fallu lui expliquer que nous allions bien revoir la même chose, mais que ce serait bien sûr très différent, puisqu’on ne se souvenait pas de tout, et même à relire l’argument et à se pénétrer de l’histoire de la Renarde, on savait bien que le chant et l’orchestre allaient tout changer. Liam avait bien compris tout ça : ses dix ans et les quelques opéras qu’il a dans son cartable de jeune amateur lui ont déjà fait comprendre que la musique est vite insaisissable et que les impressions qu’elle laisse ne durent pas toujours, ou qu’elles varient, qu’elles changent quand on veut s’en souvenir.
Sensible aux effets de fétichisme et de conservation, de collection, Liam tient maintenant un ‘cahier de souvenirs’ où il colle les petits trucs de la vie, tickets (de train, de tram, de théâtre…)
Aux Champs Élysées, c’était déjà le même décor de grands tournesols, la même mise en scène de Nicky Rieti reprise ici par Bastille. Bref la reprise d’un classique, quand une grande maison ‘fixe’ son répertoire, garantie de succès à venir.

C’était bien : l’orchestre faisait entendre en les détachant les petites lignes de chants populaires, répétitifs et la petite renarde surtout était libre et légère, chantée avec fantaisie et de petits airs pointus, des aigüs de cris d’animaux. Costumes superbes, mimétiques et ridicules, chatoyants aussi, un blaireau, des poules, un moustique. Et des renardeaux indénombrables, fruits des amours de la renarde qui ne sait plus combien elle a de petits. C’est drôle tout du long, ce monde de l’enfance animale qui se joue en chanson de celui des gardes chasse et des instituteurs, mais qui tout de même ne craint pas assez les vagabonds assassins.
A l’entracte, notre voisine ne sort pas se détendre et prend un livre, où elle se plonge ; Liam croit que c’est l’usage et demande à sa mère le livre qu’elle garde dans son sac à main, ‘son’ livre à lui. Tout le monde est au foyer, ou dehors, ou dans les couloirs à se dégourdir, mais nos deux studieux restent à bouquiner, seuls au monde, tranquilles, voisins et voisines sans se connaître autrement que par cette manie de lire à l’entracte. A la fin du spectacle, cette aimable voisine me dira simplement : ‘bon vent à lui’. C’est transmis : bon vent Liam.
On discute après le spectacle, pour savoir si c’est bien clair : le garde chasse rêve-t-il, ou pas, quand il croit prendre la Petite renarde, ou sa fille, et qu’il se saisit d’une grenouille ? On ne sait pas trop (oui, il s’est endormi, il rêve…) mais Liam se souvient des tout derniers coassements de la grenouille et bégaie comme elle au final : ‘…ce n’était pas moi/c’était le grand père/ils m’ont ra-ra-ra-ra/ils m’ont/ra-ra-raconté votre histoire’. On ne sait plus, ils nous ont raconté une histoire, simple et bégayante, un rêve ou une histoire, du grand art de raconter les histoires d’enfants.

hop du balai