Partitions. Printemps 2025.

L’Avenir nous le dira, 7 minutes et Peter Grimes, tous à l’opéra de Lyon. Photo ci-dessus : Natascha Petrinski au salut, contralto très vraie, dans 7 minutes, tensions du combat syndical. Une réussite. 

L’avenir nous le dira, de Diana Soh, opéra de Lyon, dimanche 16 mars 2025, au TNP de Villeurbanne. Sur mon abonnement, avec une place rajoutée pour Liam. Liam, amusant et déterminé pendant le trajet depuis la gare de la Part Dieu, jusqu’au TNP : ‘oui, oui, on y va à pieds, on a le temps’, sans bien se rendre compte de la distance, ni du temps qu’il nous reste avant le début de la pièce. Son assurance est amusante. Mais, pas si sûrs que ça finalement, on hâte le pas (jeune garçon aux grandes enjambées, genoux fléchis, comique) et on se perd dans les travaux qui encombrent le centre ville de Villeurbanne. Flottement sans inquiétude, les gens du coin, à qui on demande nitre chemin, connaissent très bien leur TNP, et sont enchantés de nous guider ; bien arrivés finalement ; et on connait le grand hall du TNP, rassurés. On a de bonnes places ; la salle est pleine ; nombreux jeunes et enfants. Liam repère bien l’ambiance. 

Courte pièce de création contemporaine dont la présentation dans le programme est obscure et élastique quant aux intentions des autrices. Pas de vedettes non plus pour éclairer l’affaire : c’est la maîtrise de l’Opéra de Lyon qui chante, 35 enfants, pris dans la centaine qui compose la maîtrise, du CE1 à la troisième. Ouverture surprenante, où des machines sonores, simples mais spectaculaires sont les instruments de la partition : sirènes métalliques ou gigantesques ‘bâtons de pluie’ (caisses creuses et tournoyantes, menaçantes, montées sur de grands axes, et pleines d’objets invisibles mais très sonores) et percussions aléatoires qui fabriquent les sons qui illustrent sans doute ‘l’avenir’ du titre de la pièce, qui sera donc fait de hasards et d’embardées. Sur scène également, des boîtes en cartons, qui progressent et se déplacent comme sur la chaîne d’une usine-jouet bricolée. En sortent des enfants chanteurs, instruments humains qui s’ajoutent aux instruments mécaniques, l’ensemble produisant une étrange beauté dysharmonique, surprenante et ludique. C’est cahotique et on comprend que, peut-être, l’avenir dont il est question n’est ni tranquille ni mélodieux, amusant sans doute, mais que c’est un travail d’ensemble, qui cherche sa voix (enfantine), une élaboration confuse où la jeunesse tâtonne (en jouant) pour se mettre en musique. Et tout ça dans un monde de machines. L’impression de désordre créatif dure jusqu’à la fin et on n’a pas eu le temps de s’installer dans le propos, pas plus que dans les personnages, pas de répit : l’avenir (musical, mais pas seulement) qui se dessine là est sans aucun doute risqué et haletant. Moralité : un avenir est possible, il se cherche en même temps que les voix de la jeunesse se posent. Beau spectacle, curieux. 

Quelques mois plus tard, je reprends par hasard des nouvelles de L’avenir nous le dira, dans Le Monde, sur un autre point de vue, côté crise des financements de l’Opéra et baisse des subventions. Mairie de Lyon, Région Rhône-Alpes fléchissent notablement, le sujet est préoccupant : ‘Richard Brunel, directeur général et artistique de l’Opéra national de Lyon, ne cache pas qu’il n’aurait pas pu financer L’avenir nous le dira – opéra itinérant de Diana Soh, créé en mars pour les 35 jeunes interprètes de la maîtrise de l’Opéra de Lyon et cocommandé avec l’Opéra national de Lorraine – sans le coup de pouce de la plus grande mécène de la musique, Aline Foriel-Destezet. La très fortunée veuve du cofondateur d’Adecco lui a aussi opportunément permis de boucler le financement d’Otages (2024), confié au compositeur Sebastian Rivas’. Et, pour la saison qui va s’ouvrir, le nom de la mécène figure en bonne place au générique de l’adaptation de The Story of Billy Budd, Sailor, ou à celui de Nuit sans aube, de Matthias Pintscher, prévu en mars 2026 à l’Opéra-Comique. ‘L’avenir’ était donc bien fragile, à tous points de vue, artistique et, disons…budgétaire.

7 minutes, de Giogio Battistelli, opéra de Lyon, le dimanche 23 mars 2025. 

Très beau et surprenant : une lutte syndicale menée par onze femmes, chacune avec ses raisons et son histoire, qui prend le temps d’examiner le détail du combat en cours et d’entendre leurs colères et leurs hésitations, leurs craintes et leurs contraintes. On veut leur rogner 7 minutes de travail, pas payer, gratos : leur faut-il laisser faire, pour ne pas compromettre l’avenir de l’usine ou bien s’opposer, question de dignité, minutage de leurs vies, une mesquinerie qui va sans doute les détruire ? Suspens et dissensions syndicales, discours de conviction et exposé de terribles dilemmes : le plus souvent, c’est présenté frontalement, répétitif et scandé : très prenant et efficace. 

Egalité des prises de chant, qui répond à une équité dans le traitement dramatique de chacune : c’est parfait, elles SONT ‘le comité’ et exposent toutes, sans ridicule ni affèterie, leurs raisons d’agir. 

Battistelli a écrit ça en 2018, s’inspirant de la lutte des Lejaby d’Yssingeaux (Haute-Loire) : c’est impeccable d’actualité, bien dans le thème du Festival l’Opéra de cette année : ‘Se saisir de l’avenir’ et parfaite illustration d’une bonne maison, qui se doit de nous faire comprendre le monde tel qu’il est. Les voix sont nerveuses, drôles, très fraiches, tendues et on a la chance d’entendre quelques unes des solistes du Lyon Opera studio : effet de jeunesse supplémentaire. Et non, enfin, l’opéra n’est pas seulement ‘la défaite des femmes’…

Peter Grimes, de Benjamin Britten, dimanche 11 mai 2025 à l’Opéra de Lyon où je me suis offert une bonne place au parterre, sur mon abonnement. 

Peter Grimes est un marin misérable, petit patron pêcheur âpre au gain et dur avec ses hommes. C’est aussi une brute, dont les jeunes commis de pêche disparaissent et meurent en mer. Il est aussi homosexuel, ce n’est pas dans le livret, mais tout l’indique quand, à tout propos il doit agir comme ci ou comme ça, suivant les injonctions des uns et des autres, c’est répété à tout bout de champ, justement pour ‘faire taire les rumeurs’. Pour ces trois raisons, Grimes est l’objet de l’opprobre malveillante du village, dans une ambiance de mort et de haine, de solitude et de vindicte sociale. Mais Britten est nuancé : rumeurs de déviance et soupçons (a-t-il tué ces tout jeunes gens ou ont-ils été victimes de la rudesse de leur métier ?) marquent le début de la pièce, et persistent tard dans le drame. Ces nuances, ce flou, permettent que Peter Grimes reste séduisant, ou attachant et que des notables du village le soutiennent. Surtout Ellen Orford, l’institutrice qui aime Peter (maternage protecteur ou pente sensuelle ? C’est toute la beauté du rôle) Mais aussi Ned Keene, le pharmacien qui tente sans doute de compenser la haine sociale et le désir de lynchage que manifestent d’emblée les autres habitants. Avec ces points de nuance, portés par ces deux personnages notamment, Peter reste aimable et fréquentable, supportable en tous cas. Et sa partition suit, très belle et attachante, puissante ; pour qu’on s’y attache, justement, il faut qu’on croit à la cruauté de son destin, qu’on y croit, avec cœur, que sa belle grande voix puisse nous plaire. Là aussi, il y faut de la nuance. 

Et c’est pourquoi rien ne va dans ce Peter Grimes mis en scène par Christof Loy. Parce cette ambiguïté dont nous parlons est levée très rapidement, et avec trop de lourdeur démonstrative. D’abord le décor, immédiatement indicatif : un lit, posé tout près de la fosse d’orchestre, à l’avant scène. Pas une scène de marins, un port, un rappel de la difficile condition de Peter, non, son pieu. Le plancher du plateau est très pentu, dangereux, déséquilibrant et tout aboutit au lit du héros, vous avez compris : le lieu de la chute et du déséquilibre sensuel. Et on multiplie les indices jusqu’à l’entrée en scène du jeune mousse, victime très probable de la prochaine campagne de pêche de Peter, qui doit embarquer bientôt, promesse de renouveau. Le rôle est muet, mais là, catastrophe, sa présence constante sur scène le rend très bavard : on a affaire à une petite gouape new-yorkaise à la bandana colorée glissée dans la poche du jean, un tapin, ado désirable au déhanché équivoque et bientôt tout le monde craque et délire, les notables glissent dans le lit du péché, les uns langottent les autres et leur intérêt pour Peter est aligné sur leur désir : plus de miséricorde, plus de solidarité, plus de pondération sociale, par quoi les différents personnages peuvent montrer leur intérêt et leur sentiments pour le patron pêcheur. Tout s’écrase dans cette lecture simplette : le moussaillon est une tapette, et tout y passe, et notamment l’institutrice et le pharmacien, Ellen Orford et Ned Keene, dont les aspirations sont réduites au désir charnel qui les emporte. Et dont les voix se déploient à vide, sans soutien émotionnel autre qu’une passion jouée d’avance ; Ellen semble y laisser toute une gamme, au milieu de sa belle voix ronde et subtile, tout comme Ned doit vite abandonner la mesure musicale et la pondération chantée (qu’on entendait bien cependant tout au début de la pièce) qui fait toute la mélancolie de son rôle. A la fin, le choeur des villageois veut lyncher Peter Grimes, veut sa mort (Peter : ‘à présent les médisances sont à l’œuvre/Apportez le fer rouge et le couteau’). Ellen leur oppose une dernière tentative de rédemption (ou de sauvetage, à tout le moins) : ‘Peter, nous sommes venus vous ramener la maison/Oh, venez, loin de cette terrible nuit’. Sous son inquiétude, on perçoit bien quelque chose comme un calme maternant, bien chanté, aux inflexions de grande tristesse. On aurait voulu profiter mieux, tout au long, des promesses de ce rôle.

Claude Meunier

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