Les violettes de la saint Joseph

J’ai pris cette photographie un mardi au café de la Poste de Chabeuil, jour de marché, le 19 février 2013. Du temps a passé qui m’autorise maintenant à rapporter les bribes de la conversation que tenaient les trois chabeuillois réunis ici, jovialité amicale, voix fortes et familiarité tranquille, tutoiement de longue date. J’étais installé à la lecture du journal local qu’on voit étalé sur ma table et j’ai noté ce qui se disait, vite fait, dans la marge de mon canard qui, à l’époque était de grand format, puis j’ai reporté dans mes carnets, sûr donc au moment de rédiger ces souvenirs (mars 2026) de ce qui avait été dit ce jour-là. Puis la photo floue, pour faire bon poids, et attester de l’anecdote. 

Ça causait d’alcool, de cuites d’un genre légendaire, à quoi s’adonnait un de nos trois lascars. Et ça rigolait franchement à ces souvenirs : 

-si, si, holala…c’est comme le père Gauthier, Joseph…Qu’est ce qu’il se mettait…

-Je vois pas…

-Si…Joseph Gauthier…Oh là là…Le père de la Marcelle…

-Ah oui…Il en prenait de jolies, à ce qu’il paraît…

Joseph Gauthier : mon grand père. Et Marcelle, ma mère, la fille de Joseph. Les trois vieux avaient l’âge de ma mère, qui devait mourir l’année d’après ( Août 2014) ; ils en parlaient comme d’une copine de classe. J’aime bien ce ‘la’ Marcelle, qui signe qu’ils en savaient long sur ma mère, sur sa jeunesse, dont moi-son-fils n’ai pas connu grand chose. En tous cas, ils savaient pour sûr que leur copine avait un père qui picolait pas mal. 

La cadette des sept enfants de Joseph se prénomme Andrée, que tout le monde n’a jamais appelée que Dédée. Un de ces derniers printemps, Dédée est venue nous visiter dans la maison familiale, où nous habitons. Sitôt assise à la petite table de fer du jardin, où on prenait le café, elle avait mis la conversation sur Joseph, sur la Saint Joseph : 

-…en venant, dans le chemin de la maison, on sent bien toutes ces violettes…vous les avez laissé venir, c’est bien…ça m’a fait penser au bois du château, là-haut, on y allait cueillir des violettes, et on ramenait un bouquet à mon père, pour sa fête. Les violettes, ça me fait penser à la Saint Joseph, ça me rappelle mon père. 

[un temps…]…tu vois, on dit qu’il était terrible, mais il aimait bien ses violettes ; il avait des côtés gentils…

D’un bouquet de violettes, elle rachetait la mémoire de Joseph Gauthier. Je l’ai laissé dire, sans évoquer les côtés moins ‘gentils’ de la fin de la vie du vieux Gauthier, dont témoignaient les trois vieux de tout à l’heure. 

Puis, le 23 juillet 2023, on passe à Saint Rémy, dans l’Ain, chez Dédée. Son mari, Ludovic Bretonnière, dit Ludo, est à l’hôpital ; c’est sérieux ; on est venu la consoler. Conversation souvenante, encore ; je prends mes notes sur la page de garde d’une édition courte du Littré que Ludo a demandé qu’on me réserve, tiré de sa bibliothèque. Je dis que j’ai retrouvé la photo dont on parle ici, des trois vieux copains de ma mère. 

Dédée : tu vas pas l’écrire, ça, tout de même…

Moi : …si, pourquoi ?..

Dédée : …ben pour nous, pour la famille…

Moi : mais tout le monde est mort, Dédée, la famille, ma mère, et les vieux du bistrot. Et puis tu vois bien que tout le village le savait, pour votre père…

Dédée : …oui, tu as peut-être raison…[Songeuse, pas convaincue…] La mémé [Marie, leur mère] n’aimait pas les copains de bistrot du grand père. Un jour, il y en a un qui est venu la chercher à la maison et qui a dit : ‘Joseph est tombé dans le chemin de la Véore’. Elle était allée le ramasser…Ça avait fait des histoires…’

Moi : …elle n’a pas eu la bien facile, votre mère, tu vois…

Puis je me souviens devant elle de ce qu’avait dit l’oncle Charles, le jour des obsèques de Marie Gauthier, ma grand mère. C’était au cimetière de Chabeuil, et il s’était penché sur sa tombe encore ouverte et avait dit à voix basse : ’…ma soeur était une sainte…’ 

Dédée : ah bon, il a dit ça, Charles ?..il voulait dire qu’elle n’a pas eu une vie facile…et qu’elle ne se plaignait jamais.

moi :…vous n’en parliez pas entre vous, mais en ville, on en causait encore il n’y a pas si longtemps. Mes trois vieux du café de la Poste, ils s’en souvenaient bien, eux…

[…et puis la conversation est passée à autre chose. Dans mes notes du Littré, je retrouve qu’on avait évoqué les familles de collabos à Chabeuil (‘ah ben oui, alors, les C…toute la ville le savait…’), et que Dédée avait raconté une promenade dans la Gontarde avec sa copine Evelyne Lanthaume, qui s’était terminée par des coups de feu de soldats allemand, et que le cinéma de Chabeuil était tenu, d’après elle, par une ‘femme à la double vie’ [‘c’était pas un bordel, mais presque. Les garçons (ses frères Jeannot et Aimé) y avait leur fief], et que le grand-père votait semble-t-il coco, et qu’en tous cas il était abonné à La Terre, la preuve, elle avait reçu un petit poste radio, cadeau publicitaire aux abonnés (années 50) et que ‘non, ma mère ne votait pas, même quand elle a eu le droit de vote’, et qu’à propos du père de son amie Huguette Johnson, qui logeait aux Marceaux, le grand père disait : ’…on sait pas ce qu’il fait…un espion pour le maquis..’. Et d’autres choses, plus tristes, qui annonçaient la mort prochaine de Ludo.]

Aux Marceaux, 17-26 mars 2026.

hop du balai