Samedi 22 avril 2026, vu à Lyon, au cinéma Le Comoedia, Ginza Cosmetics (1951), de Mikio Naruse. Séance de 11 heures, après une longue balade depuis Chabeuil (bus matinal, train, dérive piétonne lyonnaise…), pour profiter de la sortie des copies restaurées de cinq films de Naruse. J’avais vu l’autre semaine à Valence Nuages flottants et n’avais pu trouver pour celui-là, inédit en France, que cette séance à Lyon, rien d’autre dans la région. Pas de documentation d’accompagnement non plus, pas d’affiche particulière et pas d’article de presse et petite salle discrète au Comoedia : impression d’une clandestinité-cinéphile, d’une marginalité d’amateur, jamais plaisante, perverse en tous cas.
Repérage filmique habituel de Naruse, d’emblée : la foule à Tokyo, qui indique une époque d’agitation, foule indistincte dans laquelle un enfant est livré à lui même et entraîne le film dans une ville de dédales surprenants qui interrompent les perspectives urbaines et font apercevoir un dénuement d’allure réaliste (De Sica, Rosselini, rapport à la solitude enfantine, mais sans la brutalité du réalisme italien. Un style d’emblée plus lié, flottant), mais primesautier et virevoltant, par la grâce du gamin, infiniment sympathique et débrouillard, mobile et vivant. Mais plan d’arrêt quand il veut rentrer chez lui : nature morte de chaussures d’homme, pauvres et avachies : sa mère reçoit, et il doit rester à la porte. Car sa mère est entraîneuse à Ginza quartier des plaisirs, quand la société des hommes est lâche et brutale. C’est l’immédiat après guerre, et il faut s’en sortir, c’est la destinée de la troupe des collègues de Yukiko, jeune mère passée la trentaine, l’âge des désillusions. Très beau : ces femmes ne vont plus quitter le cadre, superbes portraits sans emphase ni pleurnicheries, dans une chronique simple et détaillée. Les hommes sont des obstacles, vulgaires et pressants, alcooliques et joueurs, mais le mariage est une solution, peut-être la seule : le destin de Yukiko va se jouer dans ce genre d’empêchement contradictoire. A la même époque l’Amérique traite ces sujets par de systématiques comédies du remariage, qui finissent plutôt bien ; mais le Japon, lui, a perdu une guerre de destruction ; le pays est vaincu, la vie y est plus dure et, pour les femmes affairées à survivre, l’espoir n’est plus guère permis. Le remariage de Yukiko n’aura pas lieu ; Naruse entretient à peine les illusions de la jeune femme qui ne se sortira pas de sa situation. Naruse ne quitte pas le visage -très mobile et très calme à la fois- de Kinuyo Tanaka qui interprète Yukiko, amère sans se plaindre, souriante et triste. Naruse fixe longuement, et souvent, il insiste, de très belles saynètes d’habillage et de déshabillage-rien de grivois- où Yukiko maîtrise les secrets, les dévoilement et les dissimulations de son kimono, où elle cache également l’argent de son commerce avec les hommes. Tout au long, elle a de la tenue, tout comme ses collègues du Bel Ami, le bar où elles travaillent toutes ensemble, en résistant comme elles peuvent au malheur des hommes, vaincues elles aussi.
Sortie songeuse de ce très beau film, je m’arrête au bout de l’avenue Berthelot, non loin du Comoedia : trois empanadas, pas cher, et une bière, que le jeune patron qui veut m’amuser en me servant en souriant à voix basse, familièrement : ‘et hop, une binouse…’, puis quartier Perrache, en face, et détour par libraire Cacodylate (Honoré, Carnets de naples, qui vient de sortir, belle collection italienne, aux Editions NOUS). Puis lent retour de trains et car, fatiguant à la fin, mais agréable, vers Chabeuil.