Le grand bâtiment de la préfecture de la Troume s’endormait. Le préfet, qui avait attendu toute la journée ce moment de calme et de sérénité, se cala dans son fauteuil de style et signa avec une lenteur appliquée l’arrêté portant création de la Zone Naturelle des Serins Rouges [ZNSR], située dans les marécages proches de notre bonne ville de Bachasse.
Puis il ragrafa son bénard chamarré ; il marquait une lassitude légère et bougonnait faudra quand même qu’ils soient rouges, et vraiment rouges, ces piafs. Sinon, j’aurai l’air con.
T’as l’habitude, chouchou, murmura son jeune amant, ça te changera pas trop. Il quitta les genoux du préfet, qui souriait, étourdi encore par les caresses que venait de lui prodiguer le très gracile jeune homme.
Oui, mais là, c’est rouge, tu vois, par arrêté, rouge préfectoral, avec un nuancier, impératif, pour pas qu’il y ait d’erreur. Les écolos de la Ligue de Protection des Serins (LPS) m’ont garanti le résultat : on va continuer à leur faire bouffer des carottes, du bétacarotène à n’en plus finir, aux serins…et au bout de quelques générations, hop, c’est fait, c’est établi, seront plus jaunes, seront rouges…Et hop, je crée la Zone sans attendre, pour les protéger et pour les montrer, en profiter. Ça aura de la gueule. Ma carrière est faite.
Si tu veux mon avis, se sont foutus de toi, chouchou, tes écolos. T’es bien con comme un préfet, et ils le savent…
Faut pas dire ça, chéri. Te moque pas. Je fais pas un métier facile, des fois, j’me demande…
Il sortit alors d’un grand tiroir un très beau livre de gravures, un traité d’ornithologie prospective qu’il déploya et qu’ils se mirent tous deux à feuilleter avec plaisir.
Tu vois, c’est là : au début on croise nos serins jaunes de chez nous, et donc sans intérêt, avec des Têtes rouges du Nicaragua…ceux-là, tu vois c’est quand même autre chose, non ?
Devant tant de beauté, le jeune amant du préfet modérait enfin ses sarcasmes : oui, c’est vrai, les plumes sont magnifiques. Ce rouge est splendide, on dirait une rivière de saphirs…un bijou.
Ah, tu vois, fit le préfet, ça vaut le coup…dès qu’on cause plumes et chiffons, toi, ça t’intéresse…
Mais…mais si on croise des serins jaunes avec des Têtes rouges, on devrait avoir des oiseaux orangés, non ? Rouge et jaune, ça fait orangé. T’es sûr de toi, chouchou ?
Je t’aime petit chéri, je t’aime pour ça, pour ta bonne foi crédule, pour ta logique d’enfant.
Le préfet de la Troume palota son jeune amant avec tendresse.
Il reprit son souffle et poursuivit mais non, côté reproduction, c’est le rouge du Nicaragua qui l’emporte. Toujours. C’est comme ça, c’est d’la gé-né-tique. Et au bout de huit générations, on a des serins rouges. Avec toutes les caractéristiques du serin, tu vois, acclimaté pour chez nous, tu vois. Mais rouge. Sans compter que les Têtes rouges, y chantent comme des gamelles, alors que nos serins, ben…y chantent comme des serins, tu vois.
Et après tu leur fais bouffer des carottes, et ça roule…Et on a des piafs beaux et rouges, et qui chantent comme à l’opéra. Le jeune amant du préfet était épaté, décidément la préfectorale avait le pouvoir de changer la vie. La vie en beau, enfin…
Il répéta la vie en beau je t’aime c’est comme pour l’agrion de Mercure, quand tu as signé l’autorisation de ce canal, à Bachasse…
Le Canal des moulins de Bachasse, fameuse histoire…
Oui, c’est ça, avec son agrion turquoise petite libellule que tu as sauvée je t’aime saphir turquoise je t’aime.
Le jeune homme s’était levé et esquissait un pas de danse, les bras écartés il faisait la libellule bzzz bzzz je t’aime préfet de mon coeur la vie en beau. Il virevoltait ; la joie de vivre et de danser le portait à croire que, pourquoi pas, les serins seraient rouges…il chantonnait…d’la géné-tique-tique-tique…
Voi-là. Le préfet de la Troume referme le grand livre avec un claquement ; il bombait le torse et regardait dans le lointain : et je fais venir les classes de Bâchasse, les gamins vont être fous de joie, enfin, surtout les parents. Et ma carrière est faite…le préfet aux serins rouges. J’installe tout ça près de la rivière, dans la zone marécageuse, et je dis au maire de Bachasse, qui a jamais l’ombre d’une idée, de faire une passerelle et ça leur fera une balade chic, pour aller voir leurs jolis serins rouges, aux Bachassiens.
Et après tu prends ta retraite, tu donnes des conférences, tu me couvres de bijoux et tu m’emmènes au soleil. Viens là que je t’embrasse.