L’herbe c’est le paysage
avant de relever la tête,
celui qu’on aperçoit
quand on pose le pied
avec précaution, pas à pas,
méfiant on sait jamais
qu’y a t il dans l’herbe, sous l’herbe
la première fois qu’on y met les pieds ?
Pas à pas on porte attention au sol
on avance avec précaution par terre
L’herbe folle, l’herbe vierge c’est le paysage de la première fois, du premier pas
on y regarde de près, on porte le regard sur le paysage minuscule
à l’horizon rétréci. On sait que, quand on aura posé le pied, plus rien ne sera pareil,
alors on y prête attention, forcément. On pose le pied (et le regard)
avec précaution, sur un paysage attentif et resserré
sans profondeur de champ.
Mais l’herbe gelée est cassante et fragile
Ça s’entend et puis ça se voit
mais marcher sur l’herbe glacée, c’est la tuer ;
demain la l’herbe gelée blanche noircira
et le temps que cette herbe blessée se refasse une santé,
le piétinement du marcheur aura laissé une trace.
et pas à pas, on aura finalement tracé un chemin noirci
cette trace sera visible au printemps.
On voit que, peut être bien, les chemins sont tracés l’hiver, et fait d’herbes mortes ;
une trace, une sente un trait, un dessin dans le pré un dessin
dans le tapis l’horizon s’est élargi on va pouvoir relever
la tête
Relever la tête et chanter peut être bien la bonne chanson
No hay camino la bonne chanson :
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Alors, à sa lumière d’incendie, on aperçoit
un pré nocturne, humide, et la forêt par-delà
où il avait surpris cette ombre tendre,
ou beaucoup mieux et plus tendre qu’une ombre :
il n’y a plus que chêne et violettes, maintenant.
La voix qui illuminé la distance retombe.
Je ne sais pas s’il a franchi le pré.
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et puis, toujours à nos pieds, le ciel apparaît
dans une flaque à quelques pas,
du ciel, un reflet des arbres des nuages
comme un gouffre d’en haut
à nos pieds le paysage s’est ouvert
dans une flaque sans profondeur un grand ciel clair
est apparu feuilles et frondaison nuages
bords d’eau et de neige rubanier tiges hautes
dans une clairière nappée de blanc
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Puis j’ai levé les yeux : toute la largeur du ciel
était autour de nous
avec un grésillement dans les éteules
comme d’étoile à ras de terre.
Un dernier vol, telle une trace de silence, fut visible
et je me dis : ’nous voilà donc nés de nouveau
par le baptême de la longue nuit d’été.’
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on a levé yeux dans la flaque d’eau, dans l’étang
on a levé les yeux distraits sortis de notre précaution
sortis de l’enfance pied à pied
sortis du monde de l’herbe des choses et des petits cailloux semés ici et là,
des signaux simples semés ici et là
qui forment la cartographie simulée qu’il nous fallait déchiffrer
maintenant pour qui marche, c’est le ciel dans la flaque
l’horizon liquide par terre à ras de terre
l’horizon miroitant et blanchi cassant
qui porte vers le ciel vers la trouée vers les nuages
le détail à quoi on prenait garde baissant la tête
est devenu
le paysage qu’on découvre levant les yeux
claude meunier (mai 2021)
en italique, des passages de Le dernier livre de Madrigaux (Ed. Gallimard, 2021), pour rendre hommage à Philippe Jaccottet, qui venait de mourir.
La trace dans l’herbe est le dernier livre paru de Martine Schildge, dont voici le lien vers le site qui présente son travail : http://martineschildge.com