belle scène de boxe par Jean Hélion, dans Ils ne m’auront pas, Capture, travail forcé, évasion d’un prisonnier français durant la seconde guerre mondiale (Juin 1940-Février 1942)

[Illustration : dessin de Jean Hélion, décembre 1943, reproduit en couverture d’une revue américaine pour les amateurs d’autographes, qui habille le titre original du livre du peintre : They shall not have me. Paru à New York d’abord.]

Sitôt évadé du bateau prison de Stettin où il était retenu, Jean Hélion file à New York, après bien des difficultés. Durant l’hiver 1942-43, il rédige en anglais un fort journal intitulé They Shall Not Have Me, publié dans la foulée, avec succès. Précis, très descriptif et fin, sans pathos ni délire idéologique, ce texte a d’emblée pris sa place dans la littérature de stalag, parmi les meilleurs récits et les mieux documentés. En 1946, Hélion revient à Paris et poursuit sa seule vocation : peintre. Il est en rupture avec l’abstraction qui conduisait un travail reconnu avant guerre ; le voilà figuratif, portant d’emblée sa recherche à de hauts niveaux d’exigence, jusqu’à devenir le grand peintre qu’on connaît alors, un des plus marquants de la période. Mais son Journal de stalag est oublié, jusqu’à n’être traduit en français qu’en 2018, par la grâce des très sérieuses et solides Editions Claire Paulhan. Dûment annoté et mis dans une riche perspective historiographie, doté d’annexes qui précisent notamment les détails de son évasion, l’ouvrage prend alors comme sous-titre : ‘Capture, travail forcé, évasion d’un prisonnier français durant la seconde guerre mondiale (Juin 1940-Février 1942)’. Très beau livre, nécessaire dans les bonnes bibliothèques littéraire, dont voici une bonne critique, parue dans le site En attendant Nadeau et intitulée ,Jean Hélion, le peintre su stalag. Dans l’index du Journal, je repère le nom de Queneau que j’aime et piste partout, son ami Queneau dont je cherche au depuis longtemps à comprendre mieux les années de guerre. J’avais noté que les deux hommes sont du même âge et de même ambiance, puis j’avais exploré surtout le récit de la capture du régiment d’Hélion, de l’amère défaite. Puis rangé ce très bon livre, dans mes rayonnages de guerre, Guérin, Hyvernaud, Brasillach et Fontenoy (salut Guégan), Chardonne, etc…collaboration intellectuelle, épuration et toute cette éclairante bibliothèque de la noirceur et de la honte silencieuse.

J’ai tenu ce livre rangé jusqu’à l’exposition ‘Hélion, la prose du monde’, l’an dernier (2024) au musée d’art moderne de Paris. Magnifique, bien présentée et expliquée, complète, toute à la trivialité répétitive des personnages ordinaires, hommes à chapeaux, parapluies, bicyclettes, brasseries et garçons de café : une figuration simplifiée par des à plats de couleur qui la tirent vers l’abstraction et les types impersonnels, vaguement banals et populaires comme chez… deviner qui ? Queneau, bien sûr, occupé aux mêmes sujets dans ses romans de ‘l’immédiat après guerre (Pierrot mon ami, le Dimanche de la vie…) où passent des désoeuvrés, des absents de la grande ville, des prolos sans assise naturaliste. Ça faisait mon affaire, tout à fait dans le répertoire de mes queneries habituelles, comme on devine, au point que j’ai repris le Journal d’Hélion, pour le lire plus assidûment. Pour mieux connaître les rapports amicaux et artistiques des deux hommes, on peut se rapporter à Jean Hélion, Lettres d’Amérique, Correspondance avec Raymond Queneau, 1934-1947 (IMEC Editions, 1996) : dès avant la guerre, ils sont bien occupés de la même figuration sans naturalisme.

‘Ils ne m’auront pas’ est plein d’une humanité simple, sans bavardage ni grandeur d’âme politique, un récit de la débrouille solidaire où l’on passe tous les compromis nécessaires à la préservation de sa dignité de prisonnier. Hélion s’y décrit comme un traducteur, intello qui fait le tampon entre le nazi gardien et le biffin prisonnier. Formidable précis de la démerde, de l’entraide et de la combine bien pensée, décrites dans le détail et exposées sans le fatras catéchiste et patriotique qui encombre d’ordinaire les récits de la période. Corruption et faux-semblants, périlleux rapports avec l’extérieur, mensonges bien sûr, dissimulation précautionneuse, mesquinerie forcée, toutes choses qui amèneront Hélion à dire plus tard que sa part de guerre aura été sordide.

Le Nordenham était un cargo prison, amarré dans un port de Poméranie. Hélion et ses camarades prisonniers y purgent la débâcle de l’armée française anéantie dans le froid et la crasse. La faim et la maladie, les accidents au commando où il faut aller travailler, marquent la vie des prisonniers. Il leur faut manger, se soigner, s’entretenir. Se cultiver et bouger, par des cours et conférences, ou de la gymnastique, pour se préserver d’une uniformité qui signifiait toujours soumission et désespoir. Hélion, qui parle allemand est un ‘homme de confiance’, un traducteur : il couvre et protège tous les écarts illicites de ses amis. Il est au courant de tout, qu’il relate par le détail dans son Journal. Théâtre, chorale (de mineurs), music hall (très touchante description, sans moquerie, d’un spectacle où apparaît un prisonnier habillé en femme), escrime et boxe. Les corps se remettent en mouvement ; il s’agit de ne pas s’affaisser, de ne pas sombrer ; la dignité est une tension, une acuité, une tenue corporelle. On dirait que chaque geste préfigure celui qui comptera vraiment : s’évader. Un combat de boxe est magnifique, très sobrement relaté. Je reproduis ci-dessous le passage qui décrit l’entraînement des boxeurs, que je vais ajouter à ma petite bibliothèque des à-côtés esthétiques de la boxe, que je compile depuis Ring Noir, mon premier livre (1992, PLON), qui traitait de la visite à Paris de Jack Johnson, premier Noir champion du monde. Chez Hélion, on retrouve une boxe populaire et vigoureuse, de grande classe, où s’expose sans fard des corps prolétaires, y compris et surtout dans les circonstance misérables de l’emprisonnement et de la défaite. La scène, d’un peintre, est magnifique, je vous la recopie ici :

(…) je n’ai jamais su comment les boxeurs avaient obtenu de si beaux cordages et des tendeurs. En cinq minutes, le ring était installé au milieu de la salle et ces hommes mal nourris, fatigués, faisaient la démonstration que la force relève aussi d’un état mental. La pièce n’était jamais chauffée. Ils se déshabillaient, ne gardant qu’un short, et retrouvaient les émotions demeure jeunesse quand, amateurs ou professionnels, ils dansaient au milieu de ce qu’il nommaient ‘le cercle enchanté’. Après deux rounds de deux minutes, ils s’asseyaient ou s’étendaient, complètement épuisés. c’était souvent beau. Autrefois ils n’y mettaient que leur jeunesse et leur vitalité. Au camp, cela devenait une façon de s’évader de la laideur ambiante. Au lieu d’exprimer leur haine envers les gardiens, ils semblaient redoubler de gentillesse les uns pour les autres. Si un peu de sang coulait parfois, le combat restait amical. Les exceptions ne concernaient que ceux qui ne savaient pas boxer, qui ne comprenait pas la boxe. L’escrime prenait place un peu plus loin…’

Pour cette boxe là, celle des années 30 et 40, avec ces boxeurs là et ce qui les habite d’allure et de liberté, on se souviendra de la silhouette de Georges Carpentier, fin, élancé toujours élégant, un mineur lensois que ses succès pugilistiques et son chic avait fait surnommer l’homme à l’orchidée. Les camarades boxeurs d’Hélion avaient Carpentier en tête : s’échapper, souffrir, souffrir pour s’évader, briller avec dignité, frapper sans meurtrir. Le crayonné d’Hélion enjoint à ceux qui ‘comprennent la boxe’ de respecter le populaire qui se bagarre et qui lutte. Après guerre, Hélion restera fidèle à ces figures populaires, élégantes et chapeautées, ordinaires mais bien sapées, anonymes toujours et stéréotypés. Sa peinture en sera pleine. Plus d’abstraction, il y manquait ce genre de personnages et leurs histoires, qu’il lui faut représenter, comme un devoir.

[(Re)lecture et rédaction automne-hiver 2025]

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