opéra de Lyon

Hiver-Printemps 2024

Dimanche 4 février 2024, Opéra de Lyon, grande salle : Barbe Bleue de Jacques Offenbach (reprise), mise en scène Laurent Pelly, vif plaisir de légèreté et d’intelligence. Mise en scène d’un spécialiste de la finesse parodique, Laurent Pelly vers qui je cours dès qu’il entreprend Offenbach, depuis sa Belle Hélène du Châtelet (Paris) (Décembre 2001), impeccable réussite.

La scène se passe à la ferme, un peu, puis à…

…l’Élysée à la foule de conseillers aux costumes ajustés, humiliés par cet histrion de Roi Bobèche, dangereux, despotique, parfaitement comique et agité. À la cour de Bobèche, ils n’obéissent qu’à un seul devoir : courber l’échine, à quoi s’emploie bientôt tout le plateau, hilarant jeu de scène et pantomime. Le public, bien sûr, pige et rigole de bon coeur à ce qui devient la rengaine de la pièce : ’…qu’un bon courtisan s’incline, ‘zan s’incline, ‘zan s’incline’, tout comme comme il y avait dans La Belle Hélène, ce ‘roi barbu qui s’avance, bu qui s’avance, bu qui s’avance, bu qui s’avance’, sortes de galop entraînants et de rythmes niais, déglingages joyeux, charges sans concession.

Tout tourne avec bonheur autour du tempérament sensuel et amoureux de Boulotte, du monde au balcon, gouaille emballante, à qui rien ne résiste. Les amoureux sont gentils et innocents, ils vont finir par joliment gagner la partie (rebondissements, et mariage), mais Boulotte a un autre projet dramatique, exposé d’entrée : ‘Mais saperlotte mais saperlotte, y’en a pas un’ pour égaler la p’tit’ Boulotte Dès qu’il s’agit de batifoler.’ Et Barbe Bleue n’est pas le dernier à apprécier, qui s’enthousiasme : ‘c’est un Rubens, c’est un Rubens, ce qu’on appelle une gaillarde’. Un connaisseur, un amateur, dans le genre d’une observation simple, un trait de crayon, qui écrase la critique d’art.

Ce soir-là, le Rubens est très belle, parfaite dans le genre batifoleur , très bien distribuée, donc : Hélène Mas. Les couplets qui prolongent le dialogue entre le choeur et Barbe Bleue sont absurdement répétitifs, mais bien calés, joyeux : ‘c’est un Rubens’, repris sans se fatiguer, qui devient l’autre tube de la soirée.

Sourire à un beau moment, comme une incidente, sur le pouvoir des belles voix : Popolani, le sorcier du roi, savant fou julevernien qui concède, face à un Barbe Bleue qui se réjouit de toutes ces femmes empoisonnées : ‘il faut lui rendre justice, il prend tout ça très gaiment…Et puis il a une belle voix’. Ah, alors, c’est bien ça, la morale d’Offenbach (et du IInd Empire) si le ténor a une belle voix, alors, on pardonne à Barbe Bleue, on pardonne ses crimes au tyran.

[Nota : les soutiens institutionnels de l’Opéra de Lyon rechignent depuis peu à leur subvention, de Wauquiez aux écolos de la mairie de Lyon, d’accord là-dessus, irresponsables (et les courtisans s’inclinent, z’an s’inclinent..) La reprise de Barbe Bleue, dans ce cadre, est une recette sûre, dans tous les sens du terme, qui amortit la difficulté présente, l’opérette à succès qui remplit les caisses. Pour ce Barbe Bleue, on souscrit volontiers. Laurent Pelly, une affaire qui marche.]

Vendredi 9 février 2024, Opéra de Paris, Béatrice di Tenda, de Bellini (entrée au répertoire), mise en scène Peter Sellars, ratée et plate, sans élan, pour une partition à tunnels, parcourue cependant d’éclairs bel cantistes que la mise en scène ne parvient pas à fluidifier, ni à justifier. Soirée de déception. C’est un drame de cour et dictature, voyez-vous, alors, on va voir défiler, mouvements de foule sur scène, des troupes en simili cuir et pistolets d’assaut, en avant, en arrière, en avant, pan pan, en arrière, c’est ridicule. L’oppression, comme des allers-retour de soldatesque. Et Béatrice est moche, mal sapée et engoncée de vert : comment comprendre qu’elle suscite passion (jusqu’à la mort) d’Orombello et crime de jalousie de son époux le tyran.

Vite déçu, je prends peu de notes pendant le spectacle : attiré cependant par les premières mesures d’Agnese, amoureuse et jeune soprano à la voix très claire, mais qu’on perd bientôt dans un jeu de scène idiot (isolée dans les cintres, devant sa télé, où elle suit les événements à quoi, nous, on assiste sur scène. Lourdeur qui écrase le personnage, pourtant bien chanté et émouvant au début) je me souviens ensuite que Tamara Wilson (Béatrice) réussit tout de même, vers la fin, à bien supplier et apitoyer, marquée tout de même par son allure de wagnérienne, peu mobile et accablée par la mise en scène qui en fait une victime ensanglantée, sans gloire ni transcendance. Pareil pour Orombello, torturé dès le deuxième acte, effondré, rendu à la seule adultère, dont Peter Sellars oublie qu’il est aussi (et surtout) à la tête d’une insurrection qui gronde.

Dimanche 24 mars 2024, à l’Opéra de Lyon, grande salle : La dame de pique , de Tchaïkovski, mise en scène Timoféi Kouliabine. Direction Daniele Rustioni, très à l’aise avec l’onction et la rondeur romantique de Tchaïkovski, ça s’entend dès l’ouverture où on comprend par la musique tous les contrastes et les antagonismes qui vont faire la pièce : bien/mal, folie de l’amour/enfer du jeu et du calcul social. Direction qui passe très bien, sans rupture, de la lenteur au tumulte : tout au long, et qui sert bien le personnage (ténor, Dmitry Golovnin) d’Hermann pris entre mélancolie et vigueur destructrice. Mais Hermann est, disons, mal présenté : trop vieux, mal attifé, pas séduisant et on ne comprend pas pourquoi la jeune première se prend de passion pour cet homme mur, en proie à sa furie du jeu. Trop vieux également pour croire à la fable romantique des ‘trois cartes’, secret qui doit lui permettre de triompher au jeu. Mais voix (russe ?) ferme, aux belles notes graves.

Réussite de la mise en scène qui ne cherche pas à tordre le bras au drame historique en costumes ; Saint-Petersbourg, ses bals, ses concerts, ses cafés, est classiquement figuré, sans excès ni parodie. La scène est ‘ancien régime’, soit tsariste, soit soviétique renvoyés à égalité de regrets : le temps de la légèreté. La nostalgie soviétique, par exemple est rendue par un décor de salle des fêtes d’une maison du peuple, où les jeunesses communistes chantent et dansent, où on projette des portraits avenants du petit père des peuples. Ça se moque, évidemment, mais sans dénaturer ce goût du passé, ni le caricaturer. La clé du bonheur, son secret fabuleux est en effet dans le passé, dans ce très beau personnage (chant de douleur et de regret, peut-être le plus beau moment de la soirée) de la Comtesse (Elena Zaramba) : ‘ah ce monde est détestable, quelle époque. On ne sait plus s’amuser.’ La comtesse fait entendre avec une grande tristesse, cette mélancolie funèbre qui emporte la Russie moderne [sans insister, on rappelle de Timoféi Kouliabine s’est exilé de Russie dès février 2022, au moment de l’invasion de l’Ukraine…], nostalgie qu’elle chante pour partie en français, ce qui ajoute au trouble (quiconque n’a pas connu l’ancien régime ne sait pas ce qu’est le bonheur, comme on disait…)

Vendredi 15 mars, à la Comédie de Saint-Étienne, salle Jean Dasté, soirée avec Anna, pour Edelweis [France Fascisme], de Sylvain Creuzevault, montage de textes des pires collabos vichystes et pro-allemands, Brasillach, Rebattet, Drieu, Doriot etc…enquillés dans une sorte de farce bouffonne très bien vue, délirante mais grave. Très belle soirée de théâtre, avec Anna, qui est ravie.

Le texte est une enfilade de discours, documentés ou en tous cas qui citent leurs références, et présentés comme tels, à plat, crûment. On passe de l’un à l’autre des ultra collabos, genre passage en revue de l’ignominie. Bien vu du point de vue historique, présenté comme un formidable délire, qui ne cherche pas à expliquer raisonnablement les raisons des uns et des autres : c’est la grande réussite de ce spectacle, bien joué, en se marrant, à fond, dans une sorte de danse macabre. Les comédiens tiennent plusieurs rôles, rassemblant la collaboration dans un seul portrait, un seul ton, uniformisé par leurs éructations. Très bien et rare : la mère de Rebatet, absente de l’histoire d’ordinaire, à la racine ‘Action Française’ de tout ça. Et, pour les régionaux dans le public, madame Rebatet, odieuse, assure la présence de Moras-en-Valoire, berceau des Rebatet, notaires, etc… Charlotte Issaly joue un Brasillach faussement tranchant et sûr de lui, faible au bout du compte, trouble. Rebatet aussi est joué par une femme. Un effet ‘petite gouape’ dans les deux cas, efficace.

Peut-être préservé plus que les autres : Céline, joué très toubib de dispensaire, qui les met tous à distance. Il chie sur scène : leur merde. Pour tous : une justification des meurtres à quoi ils appellent, sur fond d’argumentation idéologique : bien obligés, nous luttons contre la décadence et ses agents, juifs bien sûr, mais aussi gaullistes, pétainistes, tous lâches et finalement traitres à l’ordre allemand si nécessaire pour libérer l’Europe. Leur trouille, bien montrée, hurlée : la décadence du beau pays de France.

Très bon théâtre donc, vivant. Dur, cauchemar et grotesque.

[Je dors sur un coin de canapé chez Anna. Levé très tôt et train du retour, parfait bonheur du petit matin, après bon théâtre.]

hop du balai