HOMMAGE À JEAN-MARC CHEVALLIER
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  Jean-Marc Chevallier (1945-2012) était un peintre de fort calibre, savant, lettré et obstiné, acharné à l’exploration de solutions plastiques nouvelles ; il était de surcroît chabeuillois de famille et d’adoption, ce qui n’ajoute rien à son art, ça va de soi, mais qui ne gâche rien non plus. C’était un artiste de renom, aimé des poètes et des chercheurs, professeur exigeant et adoré de ses élèves, mais dont la mort précoce a empêché la notoriété, sans descendance directe ni exécuteur testamentaire pour faire vivre sa mémoire ni son héritage artistique. Jean-Marc Chevallier est mort en décembre 2012, voici donc dix ans ; il est enterré à l’ombre d’un mur dans un coin du petit cimetière protestant de Chabeuil. La présente note se veut un hommage, tombeau composé par ses amis et connaissances. 


  Dans un article nécrologique qui annonçait la mort de Jean-Marc Chevallier, un journal local (Dauphiné Libéré du 27 décembre 2012) pointait déjà la marque laissée par le peintre dans la petite ville de Chabeuil : ‘les chabeuillois le connaissaient surtout pour avoir été le fondateur, avec un groupe d’amis, de l’association l’Arche et de l’espace Oroeil’. Le groupe Arche, c’était les amis et les proches artistes, un groupe dévoué à faire vivre un lieu dédié à l’art, complétait cet article, ‘crée dans les années au 80 rue Bruyère au centre ville de Chabeuil, où ont été organisées, surtout l’été, diverses expositions et animations musicales et culturelles’. La mémoire de Jean-Mac Chevallier perdure donc en ville, outre par la postérité propre à son travail de peintre, mais encore par la persistance de l’espace Oroeil situé au coeur de la ville, où il avait son atelier. 



  L’espace Oroeil est maintenant propriété municipale après que la famille de l’artiste lui l’a vendu en 2013 (125 000 € à condition que cette vaste et imposante bâtisse reste dévolue à l’art et à la culture). L’espace Oroeil n’a pas quitté les préoccupations des chabeuillois (qu’en faire, en effet ? Les projets succèdent aux tentatives, parfois à grand bruit et ont agité les dernières campagnes municipales…) tant et si bien, que par là aussi, la mémoire de Jean-Marc Chevallier survit à Chabeuil, pas forcément pour les raisons qu’il aurait souhaité. Reste un endroit exceptionnel, très riche de perspectives, déterminant dès lors qu’on s’occupera enfin de l’avenir du centre ancien de Chabeuil. La revue en ligne ‘Qui plus est ‘ a consacré un dossier très complet à l’atelier de Jean-Marc Chevallier, dans lequel on comprend bien les enjeux, artistiques et urbanistique de l’Espace Oroeil. 
Pour l’anecdote locale encore, au détour de la présentation de l’un de ces projets, d’inspiration communale celui-là, d’’un équipement fort, dédié aux arts plastiques et à l’art contemporain’, un autre journal du coin (Peuple Libre du 29 mai 2014) précisait un peu plus le portrait ‘chabeuillois’ de Jean-Marc Chevallier : ‘sa disparition avait ému les habitants de la commune de Chabeuil. En effet, depuis l’enfance, Jean-Marc Chevallier était très attaché à la commune, de part ses séjours et visites répétées à madame Girin, ancienne couturière chabeuilloise, cousine de sa mère.’ Avant de constater : ‘l’artiste était une figure emblématique de la ville. [Il] a laissé une empreinte artistique sur la Commune, de l’art avec un A majuscule.’
  Pour le dire vite : Jean-Marc Chevallier n’est pas un peintre local, un artiste chabeuillois, dont il conviendrait de racornir les ambitions, ni la portée, au seul périmètre des remparts de la ville. C’était un grand artiste, voilà tout, qui travaillait à Chabeuil, qui y montrait parfois son travail. Mais pour appréhender son oeuvre, on peut commencer par regarder le tableau reproduit ici, qui nous a été confié par un collectionneur chabeuillois. 
D’un format classique de la peinture de paysage (56,5×45 cm), il est titré au dos : ‘Marelle-paysage Fontan’ et daté 1979, avec cette précision supplémentaire : ‘Villa Médicis Rome’. Il figure au catalogue de l’exposition ‘Marelles 1978-1979′ qui s’est tenue en juin 1979 à l’Académie de France à Rome, en même temps qu’une quarantaine de toiles de même format et mêmes techniques picturales, portant des titres similaires. Une série, en somme, dense et fournie, fouillée et cohérente.              

  D’emblée dans sa carrière, Jean Marc Chevallier a donc été reconnu et exposé dans les plus grandes institutions, les plus prestigieuses. Et on comprend que, dès cette première période, il est un artiste acharné et méticuleux à explorer des voies savantes et difficiles. Il l’a fait avec constance, avec un remarquable esprit de recherche, pour une peinture qui vient de loin, liée à l’histoire de la représentation picturale des paysages et aux techniques visuelles de projection dans l’espace ou bien encore soucieuse de perspective et de quadrillage de la toile. Et en effet ces toiles, comme cette ‘Marelle Fontan’, sont peintes sur des cartes d’état major en couleur lithographiées (datées 1897), qui constituent donc littéralement le fond du paysage représenté, pris dans la réalité la moins contestable d’un ‘relevé’ topographique, celle du pays concerné, de la carte et de la courbe de niveau, jusqu’au plus petit détail de relief, à la plus précise et indiscutable notation toponymIque. Bref un indéniable effet de réalité, doublé d’un travail très réfléchi de paysagiste et souligné d’une trame chromatique répétitive, comme un système de ‘capture’ du paysage, comme une mise au cordeau.
   Les Marelles de cette série, comme d’autres qui vont suivre et qui prendront d’autres formes, dans d’autres formats, peintes avec d’autres techniques, sont celles de l’enfance, traces archéologiques que Jean-Marc Chevallier avait re-découvertes à Rome pendant son séjour, à quoi jouaient paraît-il les légionnaires romains. Un jeu ‘à terre’, donc, entre terre et ciel : un paysage, encore une fois, en deux dimensions, ramené aux deux dimensions d’un jeu d’enfant, et rapporté enfin sur la toile. Autres repères architecturaux que le peintre exploite dans cette série inaugurale : les diagonales-perspectives, romaines et autres, et les mosaïques-pavements, dont il a fait le relevé (Pompéi, Ostie, Rome…) et dont il fait la structure très apparente de ses toiles, comme des diagrammes ( ou des grilles, comme des grilles de lecture ) qui montrent comment est fait le tableau qu’on regarde. Un travail intelligent et savant, complexe et profond. Joueur. Qui marquera en tous cas sa génération, tant du côté des plasticiens que du côté des poètes et des critiques. 

  En 1983 Jean-Marc Chevaillier expose au Musée de Valence une nouvelle série exploratoire : ‘Écorchés de Marelles-Paysages/Paysages de Vermeer à la carte’. Les grands principes exploratoires des Marelles sont maintenus et, bien sûr, approfondis. Mais les toiles sont plus grandes (’Marelles des jours’ fait plus de trois mètres), et recourent à des techniques plus simples et plus légères. Surtout, l’exploration de la peinture de Vermeer est proprement géniale, et novatrice. Il a observé dans les arrière-plans des chefs d’oeuvre de Vermeer des cartes, dont il cherche à élucider le rôle pictural et la fonction iconographique. A quoi servent ces cartes et ces portulans, les compas de ces géographes ? A peindre, voilà tout. Ce ne sont rien d’autre que des ‘machines à peindre’, qui révèlent les secrets de la peinture. Il est très troublant de se retrouver (scène vécue) devant les Vermeer exposés récemment à Amsterdam, quand on a en tête les ‘paysages de Vermeer à la carte’ de Jean-Marc Chevallier. L’effet de perspective est proprement vertigineux, très riche d’émotion et d’enseignement. Toujours à Valence, on a pu admirer récemment son “Écorché de marelle” (Collage et huile sur toile, 1983) exposée en 2021 en très bonne compagnie (Simon Hantaï, excusez du peu…) dans la grande salle d’art contemporain. 

  Puis il y eut les grands tableaux des ‘Mots bulles’ des années 2000, aériens et colorés, simplifiés encore, et allégés, où les pigments sont projetés sur la toile, où le métier du peintre n’est plus appuyé ni visible. Et tant d’autres occasions de suivre la progression et l’amplification de l’art de Jean-Marc Chevallier. Sans insister plus, la liste de ses expositions est longue comme le bras, au meilleur niveau de prestige : nombreux FRAC d’ici et de là, Beaubourg, écoles des Beaux-arts et autres galeries.  Mais les chabeuillois n’en savent rien, et c’est pitié. On relève tout de même, en 2001, l’exposition ‘Quatre à quatre’ à l’Espace Oroeil de Chabeuil, sous l’égide de l’Association Arche.


  Tout au long, Jean-Marc Chevallier a été très bien accompagné, des meilleurs de sa génération, des plus sensibles et informés. Et à sa disparition, ses amis se sont rassemblés pour un très bel hommage porté dans le blog de Médiapart dont on trouvera ici le lien , où on peut apprécier la longue liste attristée des textes qui tentent de cerner l’influence de l’artiste et qui saluent avec beaucoup d’émotion sa mort et sa mémoire. Difficile de choisir parmi ces textes. Peut-être ceux là, pour se faire une idée :
-Christian Prigent, poète et critique de renom, associe ses textes au travail de Jean-Marc Chevallier dès le séjour de Rome en 78 et 79. Un long compagnonnage, dont il témoigne : ‘Jean-Marc Chevallier était un peintre profondément cultivé. Du temps de son séjour à Rome (1977/1979), il empruntait à des marelles anciennes les structures de grandes toiles libres vibrantes de pointillés. Vers 1982 il traduisit Vermeer dans un vocabulaire matissien qui n’appartenait pourtant qu’à lui. Du fond des Vermeer, il fit venir au premier plan des cartes géographiques sur lesquelles il intervenait pour  y superposer des paysages abstraits cadrés et conduits par le dessin des cartes mais excédant sensuellement de partout ce dispositif’.
 Et Christian Prigent ajoutait gravement : ‘Mesurons à sa juste valeur ce dont nous sommes ainsi gratifiés. Jean-Marc nous a quittés. Et avec lui la puissance d’invention que désignait son nom. Au sens le plus fort, c’est un deuil, une perte. Je veux garder le souvenir de sa vitalité, de ce qu’il y avait en lui d’imparable jeunesse. Je le peux : ses peintures sont là, intactes, vivantes — prêtes à affiner, à chaque fois, mon optique. La mort ne vainc pas tout.’

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Jean-Pierre Verheggen, bref et drôle, comme dans tout ce qu’il fait : ‘ Pour ce qui est mon humeur, sache que le trou de ta disparition me rend de fort mauvais poil !

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-Jacques Demarcq, qui évoque Chabeuil au passage, et les derniers messages de Jean-Marc Chevallier  : ‘Et puis toute cette série de « sms », quand tu n’avais plus de voix et le dernier : << Oui tout va changer après le passage du juge… Et le rythme des journées et la fébrilité des espoirs pour réaliser  les projets que l’on a tous à cœur. Bises, bisous, suis à l’hosto JMC>>.  Tu avais perdu la parole mais pas l’espoir. Définitivement aphone, on ne sera jamais à quoi étaient destinés les grands cadres que tu venais de commander mais quelle importance le reste de ton œuvre restera à jamais sur les toiles. On a fait un dernier petit tour ensemble, avec ta famille et d’autres de tes amis hommes et femmes, à Chabeuil dans la Drôme. Tu y reposes, face à la campagne ardéchoise, et le dos au Vercors que tu aimais tant. Là, où tu avais créé, près de ta maison familiale,  un lieu destiné aux artistes et aux auteurs « L’espace Orœil » où tu organisais régulièrement des manifestations artistiques estivales. Salut mon vieux copain.’
Et tant d’autres.
  Et pour finir cette note d’hommage, un souvenir chagrin, plus personnel. 
La scène est à Nice, en 2013, dans l’atelier de Jean Dupuy, rue Gubernatis, au centre ville. Jean Dupuy est occupé comme souvent à des anagrammes, qu’il distribue dans des compositions d’une simplicité confondante. Un travail d’écriture qu’il associe cette fois à des collages de petits galets trouvés sur la plage, pourvu qu’ils soient traversés de pointillés minéraux blancs. Le tout fait des installations bricolées comme des partitions musicales, dont je suis chargé de faire la chronique pour la porter dans la correspondance qu’on a entamé voici quelques années. Nous avons installé notre dialogue autour de sa table de travail, lui à ses cailloux, moi à mes carnets (on peut se faire une idée ici.) Silence studieux. 
Mais une vidéaste filme très discrètement nos bricolages, rivée à sa camera, qui ne m’a pas adressé encore la parole, effacée derrière son matériel. Jean m’a bien fait un signe vague, de ne pas m’en occuper, et qu’on doit continuer notre boulot, blagues sérieuses dont il ne faut pas gâter ni distraire la légèreté. Mais la femme-camera me demande si j’ai fait bon voyage, et d’où je viens. Accent italien. Sans doute la filière italienne des amateurs de Fluxus, nombreux à Nice, nombreux autour de Jean : ‘…Présentez-vous…Vous venez d’où?/ De Valence, un peu au dessous de Lyon/…Oui, oui, je sais, je connais bien cette région…/ De Chabeuil, une petite ville, à l’entrée du Vercors/…Oui, oui, je connais bien Chabeuil…/ Ça alors…/ Oui, oui, il y a là l’atelier de mon grand ami Jean-Marc. Jean-Marc Chevallier, vous devez connaître, non?/ Ben…oui…mais…il vient de mourir, là, cet hiver…/L’italienne à la camera lâche brusquement son appareil, qui tombe avec fracas sur la table de travail de Jean, qui sursaute. Elle se prend le visage dans les mains, et pleure. Puis, elle reprend son souffle et raconte tristement que Jean-Marc Chevallier, avait été son professeur aux Beaux Arts, et qu’il comptait plus que personne dans son engagement, dans sa vie d’artiste. Elle raconte l’emprise savante du peintre sur ses élèves, et comment il les a formé à l’exigence. Elle est effondrée. L’entretien filmé ne reprendra pas. Petite moralité d’atelier : il y a de par le monde des gens pour qui la disparition de Jean-Marc Chevallier veut dire beaucoup, à qui il manque, très aimé et admiré.  
Et dire que maintenant Jean Dupuy aussi est mort (l’an dernier, ça commence à faire beaucoup, c’est une manie.… ) Qui maintenant pour nous parler d’art avec cette légèreté, cette gravité ?
                                                     claude meunier

hop du balai