la trace dans l'herbe

La trace dans l’herbe

L’herbe                  c’est le paysage 
avant de relever    la tête, 
celui qu’on aperçoit       
quand on pose                le pied 
avec précaution,             pas à pas, 
méfiant                            on sait jamais       
qu’y a t il dans l’herbe,             sous l’herbe         
la première fois qu’on y met les pieds ? 
Pas à pas              on porte attention                           au sol 
on avance             avec précaution                       par terre

L’herbe folle, l’herbe vierge c’est le paysage de la première fois, du premier pas 
on y regarde de près, on porte le regard sur le paysage minuscule 
à l’horizon rétréci. On sait que, quand on aura posé le pied, plus rien ne sera pareil, 
alors on y prête attention, forcément.             On pose le pied (et le regard) 
avec précaution,             sur un paysage attentif et resserré 
sans profondeur                       de champ.

Mais l’herbe gelée est cassante et fragile 
Ça s’entend                               et puis ça se voit

mais marcher sur l’herbe glacée,                  c’est la tuer ; 
demain la l’herbe gelée blanche                 noircira 
et le temps que cette herbe blessée se refasse une santé, 
le piétinement du marcheur aura                laissé une trace. 
et pas à pas, on aura finalement tracé un chemin                  noirci 
                    cette trace sera visible au printemps.

On voit que, peut être bien, les chemins sont tracés l’hiver, et fait d’herbes mortes ; 
une trace, une sente    un trait,   un dessin dans le pré     un dessin 
dans le tapis                   l’horizon s’est élargi                               on va pouvoir relever 
la tête

Relever la tête et chanter peut être bien                  la bonne chanson 
No hay camino                                                        la bonne chanson :         

———————————————————————————————-

Alors, à sa lumière d’incendie, on aperçoit
un pré nocturne, humide, et la   forêt par-delà
où il avait surpris cette ombre tendre,
ou beaucoup mieux et plus tendre qu’une ombre : 

il n’y a plus que chêne et violettes, maintenant.

La voix qui illuminé la distance retombe.

Je ne sais pas s’il a franchi le pré.

———————————————————————————————-

et puis, toujours à nos pieds, le ciel apparaît
dans une flaque              à quelques pas,
du ciel, un reflet    des arbres          des nuages
comme un gouffre d’en haut
à nos pieds           le paysage                s’est ouvert
dans une flaque sans profondeur            un grand ciel clair
est apparu                                 feuilles et frondaison   nuages
bords d’eau et de neige            rubanier       tiges hautes
dans une clairière nappée    de blanc

—————————————————————————————————

Puis j’ai levé les yeux : toute la largeur du ciel
était autour de nous
avec un grésillement dans les éteules
comme d’étoile à ras de terre.
Un dernier vol, telle une trace de silence, fut visible
et je me dis : ’nous voilà donc nés de nouveau
par le baptême de la longue nuit d’été.’

—————————————————————————————————

on a levé yeux                dans la flaque d’eau, dans l’étang
on a levé les yeux            distraits       sortis de notre précaution
sortis de l’enfance pied à pied 
sortis du monde de l’herbe         des choses et des petits cailloux semés ici et là,
des signaux simples                 semés                   ici et là 
qui forment la cartographie simulée qu’il nous fallait déchiffrer

maintenant pour qui marche,       c’est le ciel  dans la flaque
l’horizon  liquide              par terre      à ras de terre
l’horizon miroitant et blanchi                  cassant
qui porte vers le ciel   vers la trouée  vers les nuages

le détail à quoi on prenait garde  baissant la tête
est devenu
le paysage qu’on découvre     levant les yeux

claude meunier (mai 2021)

en italique, des passages de Le dernier livre de Madrigaux (Ed. Gallimard, 2021), pour rendre hommage à Philippe Jaccottet, qui venait de mourir.

La trace dans l’herbe est le dernier livre paru de Martine Schildge, dont voici le lien vers le site qui présente son travail : http://martineschildge.com

hop du balai