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Le radelier d’Arles

La veille de notre départ pour Arles, nous avions loué sans trop y regarder, très vite et pour pas cher, un petit appartement situé dans le quartier de la Roquette, tout au bord du Rhône. C’était une maison minuscule, au fond de l’Impasse des pilotes : une  cuisine dans l’entrée et une chambre perchée sur un escalier malcommode ; partout je devais prendre garde à ne pas me buter ici où là, la tête, un orteil, une épaule, dans l’escalier ou un meuble, une mauvaise chaise ou une étagère anguleuse. Petit canapé inconfortable, placé à quelques centimètres de la porte d’entrée, qui coinçait, dont la serrure était mise à ras du chambranle, difficile à manoeuvrer quand ce n’était pas le rideau mal fichu qui s’emmêlait. Tout était ajusté au prix, bricolé pour pas grand chose : à peine garée notre valise, nous nous étions amusé de la situation, ça irait très bien comme ça, ces proprios qui raboutent trois planches, pour faire de petits abris de rapport, parfaits, vite loués par des manoeuvres téléphoniques pas compliquées ; sur le canapé un rapide verre d’eau avant de filer en ville, on contemplait la cuisinette qu’on avait sous le nez, placards posés de travers et plomberie proéminente aux raccords qui semblaient hasardeux, montés de biais, on ne toucherait à rien, promis, trop fragile, trop branlant, promis on ne prendrait pas de risque.

C’est surtout le plafond qui nous avait intrigué, irrégulier, chironné et clouté de partout, avec de petits graviers coincés dans des planches inégales et mal posées sur des solives tronquées, badigeonnées de blanc sans prétendre rien masquer, sans décor : on voyait les failles, on comprenait qu’il nous faudrait marcher là-dessus, sur le parquet du haut, on se demandait si ça tiendrait, mais après tout Jenny n’est pas bien lourde, ça devrait passer. Vu des dessous de l’affaire, l’impression de fragilité était entière : plus de tapis pour cacher les raccrocs, pas de faux plafond et on voyait bien quelques vieux clous qui dépassaient, sans voir ce qu’ils maintenaient ensemble. Tout cela laissait deviner une bonne franchise : on bricole, on fait même pas semblant, on est tous de passage, sous nos pieds le vide et ses vrillettes, pas la peine de s’affoler, on vous loue ça pour pas cher, on est bien d’accord et un petit coup de blanc et ça ira. 

Et puis nous étions allé regarder les expositions de photographie, pour quoi nous étions venus à Arles. Nous avions remonté les rives du Rhône, tout au long du quartier de la Roquette, pour rejoindre la vieille ville. La Roquette est faite de maisons étroites comme la notre, hautes d’à peine un étage,  aux simples façades strictes et ternes, poussiéreuses ; une porte et une fenêtre à même la rue, sans ferronneries ni manières, avec un pot qui, le plus souvent fait pousser un rosier grimpant ou du jasmin. Une pellicule blanche de boue séchée indique que le Rhône a débordé il n’y a pas longtemps. Rue des douaniers, rue des salines, on longe la digue : pas d’ouvertures sur les façades aveugles qui se protégeaient du Rhône et du vent : on comprend que La Roquette était jadis vouée au fleuve et à son économie d’entrepôts et d’artisans, de patrons de barques et de travailleurs du Rhône, de commerçants, d’armateurs. Au fronton de l’ancienne église de Sainte Croix, on peut encore lire : coopérative du syndicat des éleveurs du mérinos d’Arles ; où on refait un théâtre, on jette un oeil et l’on aperçoit la haute charpente très simple d’une grange, plus loin, un cinéma et une librairie fameuse ont été installés.
Après le Rhône et La Roquette, il y avait eu le train et ses ateliers, plus haut dans la ville, marquant l’histoire ouvrière d’Arles, qui en est sortie communiste d’obédience cheminote, après guerre. Maintenant tout est fini, mariniers et cheminots, et partout la ville tente de se réoccuper et de se restaurer autour de l’industrie culturelle, chargée de boucher les trous et d’occuper les usines mortes. Les ateliers dits ‘De la mécanique générale’ abritent de grandes expositions, comme celles que nous allions voir. Une milliardaire pharmaceutique a construit tout à côté une tour formidable et dominante qui dit bien que la ville a changé de coeur : place aux affaires de l’art, du banal, du toc, comme on comprend. En face de ces fonderies et de ces ateliers de réparations, a été construite une très belle école de photo, tendue, basse et sombre, rectiligne et confortable. Et dans cette école, les élèves montrent leur travaux. Dans la bibliothèque, ils exposent les livres qu’ils projettent, où qu’ils ont réalisés à quelques exemplaires : des sortes de petits montages de papier présentées comme des maquettes astucieuses et élégantes. Ça a le charme de ce qui n’est pas encore dans le commerce, ou qui ne le sera jamais, le charme de l’étude et de l’inachevé, de la jeunesse. Surtout, ça n’est pas encore oblitéré et étouffé par l’épaisseur des gros papier-gros tirages qui sont le défaut de l’édition photographique ordinaire, . c’est léger, agréable, de bonne conversation, occupé à des stratégies visuelles savantes et réfléchies, biaiseuses le plus souvent et bricolées.  
Un de ces livres d’étude, feuilleté au hasard de l’exposition, montre le quartier de La Roquette et enquête sur son architecture, fait voir des détails et furette dans les vieux métiers dont on parlait tout à l’heure. Quand il traite de la construction navale sur le fleuve, le jeune photographe évoque bien sûr la charpente et le radoub, le bois et le goudron, mais il s’attarde surtout sur les chantiers du bois, commerce primordial des bords du Rhône. Il prend l’exemple des cargaisons de châtaignes d’Ardèche, qui descendaient par le fleuve dans de lourdes barges pour se vendre en grandes quantités dans tout le midi de la France. Mais le voyage du retour, à vide, était trop cher à remonter ensuite, halage, bestiaux, risques, assurances, une fois vendues leurs cargaisons : ce couteux voyage de retour finissait de manger le bénéfice du marchand de châtaigne. Qui avait bientôt trouvé cette astuce d’affréter plutôt des sortes de radeaux de planches de châtaigniers, construits pour un seul voyage, et démantibulés une fois arrivés à Arles, dans ces fameux chantiers navals. Les radeliers revendaient le radeau, en même temps que leurs châtaignes, et remontaient sans rien, comme ils pouvaient, avec leur double bénéfice : celui de leur cargaison, en même temps que celui du bois de leur radeaux. Et ces châtaigniers de réemploi servaient ensuite à construire à bon compte les maisons de la région, une fois le bois retravaillé. La modestie du livre et son apparence de bricolage est très adaptée à son étude : le petit livre, fragile et sans grands moyens photographiques (je ne me souviens plus s’il est même relié, ou agrafé, sans doute pas), évoque bien cette économie circulaire et récupératrice, cette ruse marchande qui consistait à bâtir des navires à usage unique, à concevoir un devenir-plafond pour leurs assemblages de planches de châtaigniers : planchers sur le fleuve aux destins de planchers en ville. Des pages mal ajustées pour des plafonds raboutés.

Le soir, on s’était raconté nos trouvailles bien sûr et, fourbus, on avait contemplé encore une fois les dessous de notre plafond mal ajusté. J’ai pris la photographie qu’on voit à l’entrée de ces notes extraites de mes carnets et réarrangées depuis. Puis nous avons reconsidéré son allure douteuse de vieux radeau et la moquerie râleuse et hôtelière avait fait place à une sorte d’estime historique, de perspective savante et amusée sur les choses du commerce : les châtaigniers d’Ardèche, vieux radeaux d’occasion, rapportaient encore une fois, planchers à touristes.

(Arles-Chabeuil, Juillet-Septembre 2021)

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