Mercredi 22 mai, au théâtre de la Renaissance d’Oullins (Rhône) pour le compte de l’Opéra de Lyon : Brundibar, opéra pour enfants de Hans Krasa, mise en scène de Jeanne Candel. Partie de mon abonnement à Lyon, j’y emmène Liam, enchanté de la balade depuis Saint-Étienne, train, métro etc… et attente au glacier du coin. Brundibar sort de l’ordinaire des productions lyriques par les conditions de son écriture : répété dans un orphelinat de Prague en 1938 et monté au camp de Terezin en 1942 où Krasa avait dû adapter sa partition aux pauvres moyens du camp. Les avant gardes musicales aimaient alors reprendre et propager les contes anciens d’Europe centrale, qu’elles s’attachaient à recueillir et à assimiler, à adapter aux formes musicales les plus contemporaines : Brundibar est ainsi une histoire d’ogre et d’enfants, proche si l’on veut d’Hansel und Gretel, mais c’est aussi une histoire de musique salvatrice, ce qui l’apparente également aux Musiciens de Brême. Une ambiance donc de culture populaire, où la musique joue un rôle dans le drame : un peuple-enfant que menace un ogre et qui trouve sa liberté dans la solidarité harmonique et l’entraide chorale. Le livret est très simple : deux orphelins veulent soigner leur mère malade ; ils sont très pauvres et doivent mendier en chantant sur la place du marché. Mais Brundibar, un ogre (et ténor : la grande musique est une tyrannie), les terrorise et les pourchasse : trop de puissance et de science musicale mettent à mal les petites voix craintives, vite devenues inaudibles. Mais le petit peuple des enfants des rues se rassemble et, avec l’aide d’oiseaux magiques et d’un chat malin, vient bientôt à bout de Brundibar.
Ce qui triomphe à Oullins, ce n’est pas l’historicisme (Terezin et l’extermination des plus faibles, des malades), et pas seulement le sujet du livret, sa morale, celle de la victoire d’un peuple enfant (innocent) uni contre l’oppression. Non, ce qui l’emporte, c’est…la grâce d’ensemble, ce sont les voix d’enfants, l’effet de choeur, la simplicité harmonique. La solidarité enfantine qui finalement l’emporte est d’abord musicale, chorale. Leur charme, d’ensemble.
Charme. Fragilité : ce qui gagne la partie, c’est l’orchestre réduit, présent sur scène en toute simplicité. Et la fragilité hésitante du choeur d’enfants (Maîtrise de l’Opéra de Lyon, écoliers et collégiens), au moins au début de la pièce : on tremble pour eux, pour Aninka et Pépicek qui affrontent l’ogre, mais aussi pour le choeur lui-même, pour son unité.
Même le décor est léger et intelligent, bricolé comme un théâtre de soirée enfantine, un voile-drap-rideau sommaire, échancré d’une large bouche (d’ogre) où les enfants se déplacent pour figurer des dents de carton pâte, bricolé et fragile, éphémère comme un décor de théâtre amateur. [On n’oublie pas que Terezin était aussi un camp-décor, que les nazis pouvaient exposer aux visites des délégations internationales, où l’envers du décor était terrible.]
Une réussite : l’horreur concentrationnaire n’est pas montrée, la liberté reste du côté de la grâce enfantine et de la volonté commune où théâtre et musique sont organiquement imbriqués, avec naturel et légèreté : c’est la manière de Jeanne Candel, qui signe la mise en scène, que les amateurs valentinois connaissent bien depuis son travail à la Comédie : Orfeo et Cinquième symphonie, entre autres. Toujours à Valence : Brundibar y a été présenté en 2016, par la même Jeanne Candel, dans un diptyque intitulé : Deux opéras pour l’humanité, et où on trouvait L’Empereur d’Atlantis de Viktor Ullmann, mis en scène par Richard Brunel (qui dirige maintenant l’Opéra de Lyon : on comprend que les choses étaient bien en place, et bien pensées, et depuis longtemps, autour de Brundibar, avant qu’il n’arrive à Oullins.)
Dimanche 16 juin, l’Affaire Makropoulos, de Janacek (partition et livret, 1926), à Lyon. Là encore, la musique est enchâssée dans le drame : une diva est immortelle et bouleverse le coeur des hommes depuis des siècles : un élixir de jouvence en a fait l’héritière géniale et adulée des chanteuses qui l’ont précédées, qu’elle incarne pour l’éternité. Quand elle chante, Elina Makropoulos porte avec elle tout le passé de son art ; sa voix est celle de toutes les chanteuses dont elle est faite. C’est en somme le principe de l’art lyrique, mystère du passé musical et des grandes voix, à quoi on assiste, rendu évident.
Sur scène cette fascination est bien rendue : les protagonistes forment le public des adorateurs de la cantatrice et dans le même temps, nous, spectateurs, participons au même prodige puisque nous assistons au ravissement d’un public représenté sur scène par des personnages, eux-mêmes enchantés, etc…en boucle, jusqu’au vertige.
C’est bien rendu. D’autant qu’Élina Makropoulos est chantée par Ausrine Stundyte, très belle soprano qui porte avec elle Lady Macbeth de Mzensk (Chostakovitch), par exemple, qui m’avait fait tant d’effet il y a quelques temps, à Lyon déjà : même puissance d’évocation, même clarté et même force érotique et tragique (contre un monde d’hommes, mortels, oppressants, saccageurs.) Elle était encore la Renata de L’Ange de feu (Prokofiev), au destin faustien là aussi, une femme qui chute là encore, au (fantastique) destin de sorcière, à Lyon toujours. Ausrine Stundyte entendue trois fois : je la crois éternelle ; elle devient Élina Makropoulos pour de vrai.
Malédiction de ces grands rôles, qui torturent et font mourir les grandes chanteuses, qui renaissent le coup d’après, porteuses de la mort de leurs personnages, héroïnes assassinées tant de fois et ressuscitées avec tant de bonheur, à chaque fois.
Oui mais dans la pièce, cette jouvence est une malédiction, comme toujours : la diva des divas se meurt et, de réincarnation en réincarnation, s’étiole : il lui semble que ses rôles s’appauvrissent, le désir de chanter disparaît. Elle veut mourir, une voix nouvelle doit survenir : l’art lyrique, finalement a besoin de cette mort, de cette fuite du temps. Marche en avant sinistre : Ausrine Stundyte ne lutte-t-elle pas contre la même fugacité de son art ; est elle éternelle, qui chante ces femmes éternelles ? Très émouvante soirée.
Samedi 29 juin, La Vestale, de Spontini, à l’Opéra de Paris, Bastille. Cher (70 €, parterre) un billet pris sur place ces jours-ci, hors abonnement ou promotions occasionnelles. La Vestale (1807, goût napoléonien, antiquisant) est une grande machine neo classique, empesée d’Histoire romaine : la gardienne du Temple des dieux, à la virginité exigeante, trahit par amour ses voeux de chasteté quand elle tombe amoureuse. La vestale fautive est une femme maudite : l’Opera tient sa vierge sacrée, une nouvelle fois sa femme suppliciée, encore et toujours. Les dieux, trahis, vont réagir et mettre à mal Julia, la vestale et Licinius, son amant. Grandeur divine et faiblesse des hommes aux pauvres amours.
Un ratage : la mise en scène (Lydia Steier) ne laisse aucune chance au drame, la vengeance des dieux tournant aux sévices et à la torture, pendus, ténor sanguinolent, vestales molestées, sur qui on crache et qu’on fouette. On dirait une machinerie du Châtelet, avec cordes et auto da fé, procession (de pacotille, branlante) et parades militaires, qui ridiculise la religion romaine (et ses devoirs sacrés), rendue à une terreur grandguinolesque, à une critique simpliste du fanatisme religieux, nervis par-ci, nazis par-là..
La grande vestale par exemple, est très bien chantée (Eve-Maud Hubeaux), claire et cruelle, trouble et sadique quand elle punit Julia. Mais la grandeur de son rôle (gardienne du temple, après tout, protectrice des vierges sacrées) est sans cesse amoindrie par les vexations qu’elle inflige à la fautive, brusquerie, coups, pris dans une gestuelle démonstrative (la grande prêtresse : une kapo) qui empêche les aigus glaçants de cette mezzo dure et parfaite de prendre la hauteur exigée. Trop de ‘machins’ appuyés, sur le chemin de la faute à la punition.
Ce genre d’enfantillage (direction d’acteur abrupte, aux effets très marqués), affaiblit le Licinius de Michael Spyres qui a pourtant une très belle partition, sombre et grave, qui lui laisse le temps de s’exposer par de longs développements, profonds et déchirants. Très belle voix, souple, et qui souffre sans se casser, sans en rajouter. Michael Spyres parvient à chanter le dilemme de Licinius : offenser les dieux, et en souffrir, puis succomber aux tortures qu’imposent cette offense, chanter ça sans à-coups, cohérent et déterminé, tout à son destin : une marche à la mort. Mais la mise en scène exhibe les plaies de Licinius et cherche des effets là où il n’y a pas besoin, Michael Spyres s’en sort très bien tout seul. En somme, trop d’hémoglobine pour ces Carmélites sanglantes et ces servantes écarlates (référence appuyées, gênante.)
Vu au Parc Jouvet à Valence, sur grand écran, Le Roi Carotte d’Offenbach. Captation video d’une production lyonnaise d’il y a quelques temps. Gratuit, peu de monde. J’y emmène les enfants, Liam et Jazz, aux anges, ravis de l’escapade nocturne. Ils sont d’une patience d’anges (trois heures…) Déception de ce genre de spectacle : pas de vue d’ensemble, mouvements de caméra gênants, collage d’un orchestre rajouté, gros plans de type ‘au théâtre ce soir’. Reproches parfaitement classiques. Mais, au total, belle soirée, musique et affection. Pour sûr le ‘roi carotte’ devient un de leurs ‘personnages’, irruption d’un soir. Nelson nous fait la gentillesse de nous accompagner en voiture, aller et retour.