Retrouvé au hasard d’une relecture en pointillé de la biographie de Valéry Larbaud (Béatrice Mousli, Flammarion, 1998) cette histoire d’argent et d’exode, en juin 40 : ‘dès le début du conflit, Larbaud et sa famille décident d’abandonner Paris pour Valbois [propriété familiale, près de Vichy] puis, pendant l’hiver, pour un appartement en rez-de-chaussée à Vichy (…) Larbaud reçoit quelques visites d’amis passant par la ville honnie, souvent sur le chemin de Saint-Gérand-le-Puy où James Joyce s’est réfugié en 1940. Grâce à des amis, l’écrivain irlandais avait trouvé de quoi loger et cher sa famille. Ainsi (…) Samuel Beckett et sa femme débarquent à Vichy, sur les traces de leur compatriote. [On rappelle que Larbaud a introduit Joyce en France, et que Beckett avait été le secrétaire de l’auteur d’Ulysse]. Malheureusement celui-ci a déjà quitté la ville d’eau, et le couple n’a plus un sou vaillant pour continuer son périple. Aussi Beckett, qui n’avait pu rencontrer Larbaud pendant son séjour parisien en 1927-28, se rend chez son aîné pour quêter de l’aide.’ La suite dans James Knowlson (Damned to fame, Simon and Schuster 1996), qui cite Beckett, qui précise l’anecdote : ‘nous n’avions plus un sou. Muni d’une lettre d’introduction de Joyce, je pris l’initiative d’aller voir Valery Larbaud. Il avait une très grosse propriété. Il était vraiment riche…A cette époque, il était paralysé. Je me souviens de sa femme : elle est venue m’ouvrir la porte et m’a conduit auprès de lui ; il était assis dans son fauteuil roulant. Dans mon souvenir la paralysie l’empêchait de parler. Mais le résultat final fut qu’il nous prêta vingt mille francs, qui nous tirèrent d’affaire (la traduction ne rend pas bien compte du ‘that saved our bacon’ de l’anglais de Beckett). Je me souviens que je lui ai rendu ; en fait il était mort entre temps, et j’ai remboursé sa famille après son décès’.
Je vous rapporte tout ça, parce c’est absent de la biographie de Deirdre Bair (Fayard, 1979), qui ignore l’épisode. I l fallait donc bien passer par chez Larbaud, pour pointer la générosité du vieil homme malade.
La Correspondence de Beckett, et les notes qui la commentent, permet d’établir quelques dates : -12 juin 1940, SB et Suzanne Descheveaux-Dumesnil quittent Paris pour Vichy ; ils logent à l’hôtel Beaujolais, où habitent les Joyce. Valéry Larbaud prête de l’argent à SB/14 décembre, James, Nora, Giorgio et Stephen Joyce quittent Saint-Gérand-le-Puy pour la Suisse./13 janvier 1941, mort de James Joyce à Zurich. Valéry Larbaud meurt le 2 février 1957, dans son appartement de Vichy. SB, un des plus formidables épistoliers du XXe siècle (très belle édition de sa correspondance, Gallimard 2014, passionnante) restera muet pendant toute la seconde guerre mondiale, occupé à une Résistance active qu’il se refusera toujours à commenter. L’épisode du prêt de Larbaud marquant donc pour Beckett le début d’un période de profond silence, dont il ne sortira qu’en 1945.